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Depuis 1980, William Bennett est la figure centrale de Whitehouse, groupe séminal de “power electronics”, un genre musical qu’il a initié sur les cendres de la scène industrielle, tout en s’inspirant de certains expérimentateurs de la musique électronique des décennies précédentes - comme Alvin Lucier, Wendy Carlos ou Yoko Ono - mais aussi de beaucoup d’autres éléments extra-musicaux - comme les ouvrages de Sade ou l’obsession qu’il entretient pour Linda Lovelace, l’actrice principale de Gorge profonde. En dix-sept albums - dans lesquels on retrouve quelques figures marquantes comme Philip Best, musicien électronique virtuose (Consumer Electronics, Ramleh, Skullflower), Peter Sotos (écrivain américain, auteur de Index, éditeur de Pure), ou encore Stefan Jaworzyn - WH a développé une musique implacable, mélangeant fréquences extrêmes et décharges vocales ouvertement provocatrices et amorales. Leurs Live Actions chaotiques et hilarantes leur ont permis de se forger une réputation hors du commun.
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Pouvez-vous nous dire d’où vient le terme “power electronics” ? Vous convient-il ou pensez-vous qu’il est préférable de qualifier votre musique de musique électronique extrême ou d’avant-garde ?
J’ai inventé le terme un peu à la légère dans un texte présentant un de nos premiers albums, sans essayer de créer un nouveau nom de genre musical. Je considère que ce n’est pas mon rôle d’élaborer ou d’attribuer des termes ou des intitulés de genres musicaux. Je laisse le soin à d’autres de communiquer là-dessus avec les lecteurs ou les auditeurs. Je concentre mon énergie à créer la musique la plus singulièrement extraordinaire qu’il m’est possible de produire.
En 1980, lorsque vous avez fondé Whitehouse, quel objectif vouliez-vous atteindre ? Qui vous a influencé à vos débuts ?
J’avais certaines idées et hallucinations portant sur la manière dont je voulais que la musique puisse réellement sonner et qui contrastaient fortement avec ce que je pouvais entendre à l’époque. Vous savez, quand vous voyez une chose dont vous voulez absolument vous emparer, une chose à laquelle vous n’arrêtez pas de penser jusqu’à ce que vous l’obteniez ? C’est comme cela que ça a commencé. J’ai dû citer quelques groupes des débuts de la musique industrielle comme influence il y a vingt-cinq ans, je ne me rappelle plus très bien. Et en effet, j’avais des influences dans le sens où j’ai cherché à sonner différemment de la musique électronique qu’on entendait partout à l’époque.
Comment réussissez-vous à maintenir votre musique aussi extrême qu’elle pouvait l’être il y a plus de vingt ans ?
Tout ce que je sais, c’est que, comme dans une huître, il y a toujours un grain de sable à l’intérieur de la coquille qui irrite l’huître et contribue à faire grossir la perle en elle. Et tant que ce que grain de sable est là, la musique continuera à se développer dans la bonne direction.
Quelles sont les étapes dans la création de vos travaux sonores ?
C’est un processus très long et obsédant qui dure en général deux ou trois ans pendant lesquels je rassemble ce que j’appelle des “détails”, obtenus à partir de n’importe quelle source imaginable. Puis tout est façonné directement à partir de ce que j’ai en tête pour obtenir ce qui sera le produit final, dirigé sous mon impulsion et avec mes différents collaborateurs, de la manière qui m’apparaît la plus rationnelle et efficace.
Quelles sont vos méthodes d’enregistrement ?
J’ai toujours eu la conviction que seuls les résultats comptent. Seuls les résultats m’intéressent : est-ce que l’oeuvre atteint sa forme la plus puissante, la plus saisissante ? Comment ce résultat est obtenu n’a que peu d’importance pour moi. Ainsi, dans le débat entre analogique et digital, entre PC et Mac, entre acoustique et électronique etc., je préfère toujours rester en retrait, même si je sais que certains prennent beaucoup de plaisir à discutailler. Personnellement, je me fous de la méthodologie. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est ce qui est opératoire, ce qui crée l’effet désiré ou imaginé. C’est de là que vient ma motivation. Et la musique la plus intense et la plus passionnée peut être produite à partir de pratiquement rien. Regardez les musiciens haïtiens : ils arrivent à créer une des musiques les plus bouleversantes qui soient à l’aide d’un marteau et d’une poignée de cailloux.
Les Live Actions de WH sont devenues légendaires, elles peuvent être considérées comme de véritables rituels messianiques. Qu’est-ce qui fait qu’une Live Action est réussie ?
Je ne peux pas supporter les bagarres ou les projectiles venant du public comme dans les concerts à la GG Allin et heureusement, cela ne nous est plus arrivé depuis longtemps. Je ne souhaite vraiment pas que le public ait une idée préconçue de ce que nous faisons en concert. Quand c’est le cas, les spectateurs commencent à contrôler et à décider pour vous dans des proportions qui sont inacceptables. Mais oui, c’est vrai, il y a un côté spirituel (non-religieux) assez inhabituel dans nos performances et elles peuvent être de nature à bouleverser la vie de ceux qui ne sont pas prévenus. C’est un effet très puissant induit par notre approche des Live Actions plutôt que le produit d’une quelconque mission à but didactique ou prosélyte. C’est fascinant d’observer cela.
Certains considèrent que WH est plus proche du performance art que de la musique. Est-ce que vous percevez WH comme une sorte d’expérience métamusicale ?
Comme avec toute réaction significative, je remarquerais que cette musique est tout à fait révélatrice sur un plan personnel, ce qui en fait une musique qui transcende sa propre forme artistique. Néanmoins, sur le strict plan musical, je crois qu’elle demeure incroyablement à la pointe, repoussant constamment les frontières de ce qui touche les gens au plus profond d’eux-mêmes. Et nos nouveaux travaux mettent toujours beaucoup de temps à être acceptés ou compris à tous les niveaux, même par les fans.
Pensez-vous que votre travail est condamné à demeurer underground ?
Condamné ? Est-ce que l’underground est une prison ! ? Plus sérieusement, nous avons déjà largement transcendé ce genre de barrières ces dernières années, avec quelques apparitions remarquées dans des publications, des émissions de radio ou des concerts. Je me consacre réellement et seulement à l’expression artistique ; et même si je suis toujours fasciné par les retours que je peux avoir, ce n’est jamais cela qui me guide.
Comment réussissez-vous à garder indépendante une structure comme Susan Lawly, votre propre label ? Quel est votre point de vue sur l’industrie du disque en général ?
Ayant été rejeté par les institutions de l’industrie du disque il y a déjà longtemps de cela, il est agréable d’évoluer en dehors des pressions qui affectent même la plupart des labels dits “indépendants”. Nous disposons du luxe de pouvoir sortir ce que nous voulons, quand nous le voulons et de la manière que nous voulons ; non pas dans le sens d’une certaine complaisance envers nous-mêmes mais bien plutôt dans celui d’un travail guidé par des choix purement artistiques et non pas commerciaux.
Pouvez-vous nous expliquer quelle est la philosophie derrière la série des Extreme Music from..., sortie sur Susan Lawly ?
Je ne suis pas sûr qu’il y ait une philosophie spécifique autre que celle de mettre en évidence quelques trésors musicaux négligés. L’industrie musicale occidentale est tellement centrée sur les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Europe que cela en est parfois déprimant.
Où voyez-vous des poches de résistance dans monde de l’art actuel ?
Plutôt qu’en termes de métaphore guerrière, je vois cette résistance comme celle d’un partenaire sexuel timide. Vous savez, quand vous êtes poussé à faire quelque chose dont vous n’êtes pas tout à fait sûr, mais que vous savez qu’a posteriori, vous ne regretterez pas d’avoir fait.
Vous avez déclaré que vous vouliez mettre votre public dans un état de soumission. Etes-vous intéressé par l’influence de la musique sur la psyché humaine et par les travaux scientifiques sur la psychoacoustique ?
Je ne m’y intéresse pas d’un point de vue académique. Je ne m’y intéresse qu’au niveau des expériences émotionnelles personnelles, en termes de réactivité et d’expression.
Quelles sont vos visions ou hallucinations sur le futur de la musique ?
Brutales, grandiloquentes, sauvages au-delà de l’imagination de tous, à l’exception des esprits les plus ravagés et décadents.
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