DÉBAT

Morceaux choisis d’une conférence avec Maurice G. Dantec, Richard Pinhas et José Da Silva.

 

Prism Escape : Le thème que nous nous étions fixé, et que nous allons largement dépasser, c’est l’humain, et le projet que peut avoir cette espèce si particulière dans l’univers. Le projet humain.

Maurice G. Dantec : En fait, c’est assez compliqué. J’ai relu Maurice Blanchot hier soir et j’en suis venu à la conclusion que le projet humain était certainement à la croisée des chemins. Il y a une idéologie dangereuse et à la fois porteuse de promesses, ce sera à voir, mais qui vient de Californie et qui consiste en particulier à considérer le corps humain comme obsolète, avec des artistes comme Stelarc et quelques autres, le Cyborg Manifesto de Donna Haraway etc. C’est une école ou un mouvement de pensée dont je me suis senti proche à un moment donné, et quelque chose a fait que j’ai complètement basculé, parce que ça me semble être la pointe la plus avancée du fascisme new-age. Aujourd’hui, je suis un peu disloqué entre plusieurs tendances. D’un côté, on a tous bien compris que le XXème siècle a mis un terme à une histoire de l’humanité, surtout avec des expériences biopolitiques comme Auschwitz, qui sont des expériences qui n’ont pas été encore complètement comprises, analysées, sauf par quelques penseurs qui s’y mettent. Et donc, ça nous oblige à repenser ce qu’est l’humanité. En particulier au moment où, après la destruction biopolitique de l’homme, on en arrive évidemment au process de recréation biopolitique de l’humain, peut-être une continuité du nazisme sous d’autres formes - on va dire "californiennes pop" - qui me semblent, à mon avis, plus dangereuses ; puisque d’une certaine manière, à Auschwitz, ce qu’on est arrivé à expérimenter, c’est la fin de l’homme. C’est-à-dire le dénuement le plus extrême de toute l’humanité et la destruction de toute humanité dans l’homme. Je relisais une phrase de Blanchot hier qui disait que l’homme était "l’indestructible qui peut être infiniment détruit", et cette question-là pose le problème de ce qu’est l’humanité, où est-ce qu’elle commence, où est-ce qu’elle s’arrête, comment on peut la détruire et qu’est-ce que c’est que ce projet latent dans les sociétés avancées occidentales d’une recréation artificielle via la cybernétique, via la manipulation génétique, ou par clonage de cette humanité. C’est les questions que je me pose dans quelques-uns de mes romans depuis quatre ou cinq ans, et je n’ai pas les réponses. Le problème, c’est que la pensée ne peut pas non plus se plier aux contingences de la politique ou de l’économie. La pensée est une praxis qui demande à naître selon ses propres contingences à elle. Ce qui fait qu’au moment où on arrivera à penser l’humanité, il sera peut-être trop tard. C’est une éventualité qu’il ne faut pas perdre de vue.

José Da Silva : Le terme pensée m’a saisi tout de suite, parce que je suis tombé il y a quelques temps sur un article rapportant une expérience d’un groupe de chercheurs de Montréal qui mettent en place tout un travail sur la pensée humaine. Leur objectif est d’être capable de l’écouter, et ensuite de la connecter sur un satellite, grâce aux ondes qui sont émises, un peu comme les dauphins. Ils en sont là : capter la pensée.

PE : Et qu’est-ce qu’on capte, qu’est-ce que la pensée ?

JDS : La pensée, c’est une mémoire que je place dans l’âme, et je ne dissocie ni l’âme, ni la pensée, parce que l’âme est la mémoire de la pensée.

Richard Pinhas : Les deux-trois mots qui ont été énoncés me font penser à un processus. Maurice parle souvent d’entité carbone à la place d’humain, pour abandonner les vieilles notions de sujet ou d’humanité, et c’est pas si bête que ça. A un moment donné, on avait parlé de singularités biologiques, de "singbios". Il faudrait donc trouver un terme qui dégage la pensée se référant à un objet, disons à l’homme ou au sujet. Et là, on avait une entité qui était dans la fange, tout en bas. C’est tout simplement la ramification des espèces. Et à un moment, ce qui allait devenir l’homme, ou cette singularité biologique, s’est relevée. Il y a toute cette tendance décrite par beaucoup de penseurs, dont Leroy Gourand par exemple. Le mammifère se redresse, commence à libérer un membre. Ca va de pair avec une nouvelle morphologie, le cerveau se développe, complexification des ramifications à l’intérieur du système neuronal, et c’est peut-être là que l’on va passer dans un réseau immanent de rhizomes nucléiques. Donc la main se libère, le zôon sort de la fange et ne va pas tarder à devenir un animal politique. Et donc, il va y avoir l’apparition d’objets, ces objets comme par hasard vont être très rapidement des armes de guerre. Toute l’histoire de l’humanité passe par là. Et la libération d’une main va permettre la constitution de l’objet de ce qui est en face, l’ob-jet, le jet qui est à l’opposé. Là-dessus m’est revenue une pensée qui était à la mode à la fin des années 70, et qui a été juste proposée, parce que Lyotard en a très peu parlé, mais qui me semble importante, dans un très beau texte qui s’appelait L’inhumain. La fin laisse voir cette tendance qui a été innovée par des anthropologues, des sociologues, des philosophes tels que Leroy Gourand. Cette tendance est une sorte de phénomène, quelle que soit la pensée politique que l’on puisse mettre autour, quel que soit le type de pensée que l’on ait, des plus réactionnaires du déclin de l’occident jusqu’aux pensées les plus gauchistes, en passant par des choses plus flottantes comme Sloterdijk. Cette libération arrive finalement à un corps humain qui est dégagé de ses entraves terrestres, qui a pu mettre en perspective ce devenir historial. L’homme se redresse, dégage la main, se crée la pensée, se crée la pensée de l’objet, l’objet s’en va et l’objet nous amène à penser un stade futur, qui serait : est-ce qu’il y a besoin du corps humain ? Est-ce, avec les technologies issues de cette libération du corps lui-même, le pas d’après ? Essayons de voir ce que ça pourrait impliquer. Ce serait un être qui n’aurait même plus besoin de corps. Il n’y aurait plus que des gros cerveaux, le corps s’étant transformé à son dernier degré de mutation tel qu’on le connaît. C’est-à-dire que le corps humain, hormis toute la fantasmatique sexuelle ou abjective, si on veut reprendre un terme lacanien, et en dehors de la fonction de désir, ne sert plus à rien. On peut télé-ceci, télé-cela 98 % des fonctions "humaines" ou "ex-humaines".

MGD : Donc il redevient allongé, comme au départ...

RP : Qu’est-ce que donnerait ce devenir mutant, celui d’un cerveau entouré d’un corps qui ne servirait qu’à la reproduction, donc qui n’existerait plus ? Plus besoin de corps, nous n’avons plus que des cerveaux qui communiquent, mise à part la fonction reproductrice. Qu’est-ce que serait une société qui ne serait plus composée que de cerveaux communiquants ? Donc nouveau pas de mutation dans cette "prévision" de Lyotard, où les cerveaux conversent entre eux et co-produisent entre eux à travers toutes les machines technologiques que l’on connaît. On aurait le coté méta-technologico-neurotique que Maurice a commencé à développer avec son très beau roman Villa Vortex. Et de l’autre côté, qu’est-ce que deviendrait la fonction du corps en tant que corps physique ?

JDS : J’ai eu une grande expérience qu’on appelle la NDE, Near Death Experience. Pourquoi a-t-on ce besoin de réintégrer notre corps, et ça, ce sont des sensations qui sont personnelles, si la mutation faisait en sorte qu’à un moment donné ou à un autre, on n’en ait plus besoin, de ce corps ?

MGD : Il me semble que cette forme de pensée qui consisterait à dire que la pensée n’aurait pas besoin du corps est une perversion. Cette [conception] ultra-moderniste de cette pensée qui pourrait sortir du corps et se réinstaller dans des dispositifs technologiques et éventuellement, pourquoi le corps, ça me semble l’aboutissement du rationalisme métaphysique occidental qui impose de fait une coupure radicale entre le régime du corps et le régime de la pensée. Il se trouve que dans mes humbles recherches, j’ai commencé à pointer du doigt un certain nombre de problèmes, dans la filiation platonicienne en particulier, et la solution bizarrement m’est apparue dans les doctrines chrétiennes des origines, en particulier de corps glorieux, de glorification du corps et donc en fait d’illumination du corps. Et je me suis rendu compte que dans les textes d’il y a quinze siècles, (ceux) des pères de l’église, en particulier les pères grecs, il y avait constamment une injonction sur le fait que même si l’âme humaine était prédestinée à la résurrection, il ne fallait pas oublier que dans la doctrine chrétienne, il y avait résurrection des corps, et donc qu’il ne s’agissait pas seulement d’une espèce d’univers virtuel thanatologique, dans lequel éventuellement des âmes éthérées, des esprits sans consistance, se retrouveraient, mais la doctrine chrétienne du jugement dernier spécifie bien qu’au moment de la résurrection, il y aura résurrection des corps, ce qui impliquerait peut-être l’idée d’un immense programme de restructuration de l’ADN à l’échelle cosmique. Ca pose en tout cas (la question de) la conception du corps et de l’esprit. Dans l’occident post-chrétien, et après Descartes et après les Lumières, bizarrement, le matérialisme est devenu l’idéalisme ultime et les idéalismes n’ont fait que consacrer la coupure radicale entre corps et esprit. Est-ce que cette perspective ontologique que l’on nous promet, à savoir un esprit qui n’habiterait plus le corps, est simplement possible et envisageable ? Est-ce que dans les NDE, il n’y a pas des phénomènes complètement inconnus qui impliquent le corps aussi ? J’ai essayé d’en parler dans mon dernier bouquin. Au moment de la mort physique, il y a un phénomène dans l’ADN qui est très surprenant qui s’appelle le burst-retro-transpositionnel (cf. Colm H. Kelleher), qui fait que la plupart des séquences génétiques de l’ADN sont éteintes, on va dire mises sur "off". Mais par contre, des séquences qui avaient été mises sur "off" toute la durée de la vie sont soudainement allumées, ce qui fait que toutes ces expériences mêmes de sortie extra-corporelle impliquent une activité bien spécifique du corps physique et donc du cerveau physique.

PE : José, ta NDE remonte à trois ans, peux-tu nous expliquer à la suite de quoi elle s’est produite ?

JDS : C’est assez drôle parce que l’objectif était de donner la vie, parce que c’était un don d’organe que je faisais, et suite à ce don d’organe qui s’est mal passé, j’ai fait une embolie pulmonaire qui a été très mal suivie. Et j’ai donc "perdu" la vie. Il a fallu six heures de massage cardiaque pour me réanimer et la foi des professeurs pour que je revienne. Je pense qu’il faut toujours un champ d’expérimentations. Quand vous plantez des fleurs, il vous faut des matières premières, et notre corps reste une matière première. On aura beau le faire évoluer avec une technologie, il faudra une matière première. C’est simplement un stade d’évolution.

PE : Comment ressentais-tu ton corps pendant cette NDE ?

JDS : Il n’y avait plus de corps. Quand on vit cette expérience-là, ça va tellement vite que l’on a pas le temps de comprendre qu’on la vit, mais on la vit. Pour moi, ça a duré cinq minutes et on m’a dit que ça avait duré douze heures. Le corps, nous le voyons mais il n’est pas physique, il n’est pas indispensable. Mais il est là. Nous nous voyons, pour certains ça fait mal parce qu’il reste une rationalité, les choses en latence se reconnectent et puis quelque chose fait qu’à un moment, on vous pose une question, ou vous vous posez une question : "Veux-tu quitter ton corps ou ne veux-tu pas quitter ton corps ?" Mais la question se pose et ce qui est formidable, c’est que nous avons le choix d’y répondre.

MGD : Tu as dit plusieurs choses qui soulèvent bien des questions en même temps. Par exemple, et sans volonté polémique, ce n’est pas le but du jeu ici, mais la conception du corps comme matière première me rappelle malheureusement, et il faut pas que tu le prennes mal, la phrase d’Heidegger sur la fabrication industrielle de cadavres. Le XXème siècle, c’est aussi précisément le moment où l’on va pouvoir matriculer des individus à un corps, mais à un corps anonyme et numérique déjà promis à la destruction, puisqu’il n’est qu’une matière première. Il n’est plus qu’un matériau humain, le terme que les nazis employaient dans leurs rapports était "Figuren". Le fait qu’au XXème siècle - quoi que ce soit le siècle nodal de l’expérience, ça vient de plus loin -, on puisse concevoir le corps comme une matière première, c’est déjà l’indice d’une catastrophe potentielle. Dans la continuité de ça, la problématique soulevée par les Near Death Experiences, c’est que précisément, on est entré dans l’époque où les expériences limites nous sont devenues encore plus indéchiffrables qu’au Moyen Age. Tout simplement parce qu’on est entré dans l’ère de la démocratie d’opinion où toute personne qui va faire une NDE va pouvoir en tirer un certain nombre de conclusions qui lui sont propres, mais sans qu’il y ait vraiment un corpus de pensée homogène qui puisse se créer par rapport à ça. Il faut donc être très prudent parce que ces expériences limites, que ce soit les NDE, ou sous l’action de certaines drogues, sont bizarrement aussi en train de devenir le nouveau ciment d’une idéologie post-moderne qui risque d’éradiquer tout le véritable danger dans cette pensée, mais danger qui est pour moi quelque chose de positif si ça peut avoir un sens, c’est-à-dire de réelle remise en question des valeurs sur lesquelles non seulement nos sociétés, mais aussi nos individus, sont formés, par exemple la notion de sujet, etc... Ce qui fait que quand j’entends des gens raconter des NDE, je n’en ai pas vécu, je ne peux pas juger à leur place, j’ai toujours l’impression qu’on essaie d’expliquer ces expériences avec des concepts qui ne sont absolument pas adaptés, ce qui fait qu’on va très vite dans des limbes un peu fangeuses, où l’on peut s’embourber un peu facilement.

JDS : Ce que tu dis est très intéressant, mais j’ai eu l’opportunité de discuter avec des gens qui avaient eu la même expérience, parce que bien sûr, après une expérience comme ça, on se pose la question de savoir si on est toujours le même, et on s’aperçoit qu’il reste un point commun entre tous ces gens-là. On l’a tous vécu d’une façon différente, due à des phénomènes différents, mais on a tous un point commun, il y a donc un langage. Mais nous en sommes sûrement aux balbutiements de la traduction de ce langage. Mais quand ça m’est arrivé, j’avais déjà une expérience de ce qu’on appelle la recherche en soi, et qui a quantité de noms, et je suis issu d’une famille qui pratiquait des rites religieux et traditionnels. Je suis d’une lignée qui date de 170 avant Jésus Christ, et nous avons toujours été amenés à suivre des rites religieux et j’ai été amené à des expériences de provocation de mort latente. On reçoit de ces expériences-là des attitudes qui vont influencer notre comportement. Et quand cette NDE m’est arrivée, il y avait les même points communs qu’on avait pu trouver à travers des rites religieux où l’on provoque une mort latente, et pourtant ce n’était pas du tout la même chose.

PE : On peut aussi dire que tu es moine tibétain et maître d’art martiaux.

JDS : On dit moine parce qu’on aspire à être une balance, créer des équilibres physiques ou autre. Les gens voient souvent le moine assis en mokutso, en méditation. Non, le moine est quand même quelqu’un qui est perpétuellement en recherche et qui est un explorateur. Nous sommes considérés comme des moines guerriers. Les guerres ont changé. Elles sont devenues intellectuelles autant que physiques, et notre objectif est de faire en sorte que lorsqu’une arme sort, ça peut être un sabre, mais un individu peut être une arme aussi tranchante qu’un couteau, que toutes ces armes ne deviennent pas tranchantes n’importe quand. C’est ça, un maître, celui qui essaie d’être au moment opportun le plus bénéfique possible.

RP : J’aimerais faire un complément sur cette espèce de pensée où l’"homme" serait dématérialisé dans un devenir de type électronique ou moléculaire à l’état pur. Dans le livre de Maurice, c’est comme si on avait deux niveaux, c’est ce qui me plaisait beaucoup. On a un commissaire de police, on a un tueur en série avec des dispositifs, etc... Et on a une autre histoire qui n’est pas après, mais qui est en même temps, on pourrait le lire comme ça, on a une sorte de coprésence simultanée, une véritable simultanéité des événements où les hommes, les entités humaines, ou les sujets ne le sont plus, mais de véritables entités électroniques. Il n’y a plus de sujet, il y a des antennes, des émetteurs-récepteurs, des oscillateurs d’électrons, et on capte ou on ne capte pas ce qui se passe et en même temps que les gens se touchent, se parlent, se déplacent sur une sphère géographique, on élimine l’histoire parce que chacun sait que ça n’existe pas. Donc on a une espèce de plateau géographique où se déplacent les éléments, les êtres et en même temps et c’est ce qui compte, c’est cette simultanéité, quelque chose qui soit incarné ou désincarné, ce n’est pas très important, quelque chose qui serait de l’ordre d’une transcendance immanente. Et là, je le dis sans jeu de mots, au sens où Husserl y a fait référence, quelque chose qui est derrière, qui ne serait même pas de l’ordre du virtuel en coalescence avec les processus actuels, mais qui serait de l’ordre de l’immédiatement derrière et en même temps se réalisant dans un processus de +1 à chaque fois, d’amplificateur de la réalité. Ce qu’il y a d’intéressant dans l’idée d’un non-corps, ce n’est pas l’idée d’une disparition, pas plus que des histoires érotiques auxquelles nous sommes tous attachés, que ce soit via les drogues ou via les expériences amoureuses, mais c’est si nous considérons par exemple un cerveau ne vieillissant pas parce qu’il n’y a plus de corps, le voyage dans l’espace. C’est un exemple, même s’il est complètement farfelu, qui devient possible pour une unité objective parce qu’il n’y a plus de temporalité, il n’y a plus de vieillissement, donc ce qu’on appelait tout à l’heure un cerveau sans corps. Il y a beaucoup d’inférences, on pourrait très vite dire qu’une théorie comme ça peut devenir une théorie facho, c’est vrai, via l’eugénisme, via les sélections tant prônées de part et d’autre. On est vraiment sur une ligne de rupture, de fracture, d’un côté, on tombe dans un truc très fasciste et de l’autre, on tombe dans un idéalisme bateau, dans une crypto-religion à la con. Maurice en donne une idée, pour moi qui suis très matérialiste, fascinante. Par exemple, quand je lis les termes d’entité christique, sous la plume de Maurice, j’ai plutôt l’impression d’avoir affaire à quelque chose d’énergétique, à une densification électronique. Peut-être pas électronique, mais de densification de tous les champs magnétiques. Elle est aussi ontologique, je dirais forcément ontologique. Donc ce qui est important, c’est qu’au lieu d’avoir ces deux romans qui se succèdent, on a l’impression, et c’est la première fois que c’est mis en narration, d’une espèce de réserve de simultanéité synchronique, peut-être ce que Jung avait comme idée sous le terme de synchronisme, ce que Nietzsche appelait notre simultanéisme intérieur, qui fait que se joue en même temps ce que d’aucun essaie de mettre dans l’espace. A partir du moment où on le met dans l’espace, on fait appel à du politique, depuis Aristote jusqu’aux Américains post-néo-méta-conservateurs ou tout ce qu’ont veut, et on est dans un champ opératoire différent et tout à fait intéressant. Mais il s’agit de dire que l’on n’a pas encore les concepts, on n’a pas encore les modèles mais juste une idée que quelque chose est possible et reste à travailler.

PE : Est-ce qu’il y a une finalité ou est-ce en construction ?

RP : Je crois que c’est un processus de processus, c’est une réalisance, c’est un devenir de processus, c’est quelque chose qui est constante variation, c’est un processus de variations continues, puisque le concept existe chez Deleuze. Ce qui m’a intéressé chez toi, c’est que tu as un rapport presque sacré au corps. C’est ce que j’entendais par athlétique, puisque tu pousses le corps à des états extrêmes. On pourrait te demander le rapport entre le corps physique tel qu’on le connaît et cette montée aux extrêmes telle qu’on pourrait la deviner.

JDS : Je reviens à la matière première. On essaie simplement de comprendre les capacités de notre corps afin de mieux les gérer, de rendre le corps apte à aller plus loin dans sa propre recherche et on met le corps dans des situations où l’on a besoin de faire un retour dans le corps. On le met en situation d’"échec", et cette mise en situation d’échec crée un stimulus qui nous fait travailler la raison de cette absence de réaction et nous permet de comprendre pourquoi il ne veut pas faire cet effort qu’on lui demande. Notre corps a la possibilité d’évoluer si on lui en donne les moyens.

MGD : Je suis tout a fait d’accord avec ça, mais il me semble qu’il y a un problème à l’horizon. On parle beaucoup d’évolution, comme si à l’exception de quelques incidents, il y avait un progrès plus ou moins linéaire depuis que l’homme a libéré sa main et créé et les objets et le monde. Il y aurait donc une sorte d’assomption presque naturelle de l’homme vers le mieux. C’est une vision qui n’est pas si vieille que ça en fait puisqu’elle est corrélative à l’apparition de la révolution industrielle et le problème qui me semble se lever à l’horizon de l’exhumain comme disait Richard, c’est celui-là : est-ce que le sens qu’a pris l’humanité n’est pas celui de la dévolution ? Effectivement, toute la technique, et je dirais le régime de la technique, qui est aujourd’hui le nôtre d’un bout à l’autre des hémisphères, n’est-il pas en train de programmer la disparition de l’humain sur le terrain même de sa propre aliénation ? De la même manière que le capitalisme est visiblement en train de faire disparaître le salariat, mais sur le terrain même de l’aliénation salariale. Tout ça me semble très problématique parce que les mutations dont vous parliez et qui risquent d’être opérationnelles à l’intérieur du corps humain d’ici fort peu de temps, et qui le sont en fait déjà, me semblent moi aller dans le sens de l’asservissement à la matrice sociale, par exemple la connexion de systèmes nerveux à des dispositifs électroniques, qui sont des choses sur lesquelles Richard et moi avons travaillé sur le plan musical et conceptuel depuis un certain temps. Ca peut aussi, et il ne faut pas s’en laver les mains, être une manière d’intégrer le réseau à l’intérieur des corps. Ca veut dire que les corps seront traçables, seront redevenus à l’état de matériaux humains, ils seront traçables génétiquement, traçables par GPS, etc... Il est possible qu’entre la vérité et le mensonge ou entre la catastrophe et l’issue, il y ait juste l’espace d’une feuille de papier à cigarette pour rouler des joints, par exemple. C’est déjà le Christ, Jésus qui avait une phrase comme ça dans le nouveau testament, je ne m’en rappelle plus texto, mais il explique qu’entre lui et l’Antéchrist, c’est une feuille de papier. OK, donc entre notre futur asservi à la matrice sociale par les dispositifs technologiques qui vont rendre le corps obsolète et l’éventualité d’un futur-antenne, d’un futur cosmogonique de l’homme, ben voilà... C’est Heidegger qui parle de cette zone de l’être où réside le plus grand danger. Je crois qu’on y est en plein. C’est ça le monde qui s’est ouvert et en même temps, c’est aussi comme le disait Hölderlin, je crois, le monde de la plus haute grâce, le moment où l’homme est juste au bord du précipice. C’est aussi le moment où sa conscience, sa pensée vont devenir une action, c’est-à-dire pas homo faber qui va fabriquer des objets, mais le moment où la pensée devient une praxis en tant que telle. Et c’est peut-être là le moment où l’homme peut être sauvé, et je récite Heidegger une dernière fois, le moment où seul un dieu, comme il le disait dans ses conférences d’après-guerre, va pouvoir venir nous sauver...

RP : Un dieu dickien... Les pièges sont nombreux. Dans la matrice heideggérienne, le dieu vient après le monde des titans, donc comme horizon. Comme avènement de l’événement ou événement de l’avènement. On peut retourner l’histoire donc on arrête le devenir historial, et donc on retombe sur un monde où les dieux reprennent sens et dans ce cas-là, lui, se réfère aux dieux des Grecs, et on voit à peu près où ça tombe rapidement, et il ne faut pas commettre cette erreur-là si c’est pour réinventer la roue... Alors que derrière le terme de dieu au sens où Maurice l’utilisait là, ou le devenir christique, c’est, je pense, une grande matrice énergétique qui reste à définir et dans laquelle peuvent se produire des événements. On est toujours dans cette production d’événements ou dans cette demande de production d’événements, et c’est sûr que l’on est sur le fil du rasoir. Et c’est sûr que moi, je n’utiliserais pas les même termes, même quand je reprenais l’hypothèse métatronique, c’est-à-dire l’ange de la face, c’est uniquement dans sa fonction de dispositif global électronique de distribution-réception des énergies, des oscillations d’énergies dans un devenir-antenne. C’est tout une théorie que l’on essaie de mettre en place, il ne s’agit pas de dire les anges sont là pour tirer le chariot de dieu, la Merkaba, et qu’on va citer les 631 Noms. Mais il faut voir qu’à chaque étape, il y a des dangers extraordinairement vifs, aigus, pointus, et que de toute façon dans cette problématique, on est sur le fil du rasoir à chaque fois. Et que si on n’est pas sur ce fil du rasoir, on n’avance pas, on ne fait que répéter ce qui est déjà là, donc on veut bien répéter mais répéter en différences, c’est le mot de la fin.

Maurice G. Dantec, Villa Vortex, Gallimard

Maurice G. Dantec, Périphériques, Flammarion

Richard Pinhas, Event and Repetitions, Cuneiform records

Richard Pinhas, Tranzition, Cuneiform records (Jan. 2004)

 

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