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Bruce Benderson est un arpenteur. Ce fils de bourgeois américain a en effet exploré des territoires d’ordinaire désertés par ceux de sa classe, côtoyant les marginaux de Times Square, avec lesquels il a partagé des expériences limites, aussi bien sexuelles que stupéfiantes. Junkies, travelos, michetons, c’est dans l’électricité sexuelle dégagée par cette faune urbaine que son écriture débridée prend racine. Tant dans ses œuvres de fiction (un recueil de nouvelles, New York rage, ainsi qu’un roman, Toxico) que dans ses essais sociologiques (Pour un nouvel art dégénéré, Sexe et solitude), l’écrivain nous fait visiter la réalité de ce qu’il nomme les classes dangereuses et nous livre la peinture d’un monde en voie de normalisation se vidant progressivement de sa charge libidinale, un constat qui le pousse à étendre en permanence son territoire fictionnel et fantasmagorique. Ainsi, son dernier roman emmène le lecteur jusqu’en Roumanie.
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Vous avez reçu une éducation bourgeoise dont vous vous démarquez en vous attaquant à la fréquentation et à la description de ce que vous nommez les "classes dangereuses". Comment en êtes-vous venu à l’écriture et comment vous êtes-vous accommodé de cette problématique particulière qui sous-tend votre travail ? Je ne pense pas avoir "abandonné" mon "éducation bourgeoise". Pour être honnête, elle m’a même été indispensable pour décrire et mettre en situation mes rencontres avec les personnes appartenant aux "classes dangereuses", pour développer mon propre langage. Ce dont je me suis affranchi, dans une certaine mesure, c’est peut-être des barrières protectrices que la classe moyenne a érigé pour se prémunir de la contamination des classes dangereuses. Dans bien des cas, cette attitude défensive mène malheureusement à une certaine stérilité, à un manque d’énergie. J’ai donc joué à l’aventurier, ou devrais-je dire au flâneur, me mêlant à ce territoire interdit, celui des autres classes sociales. Mais parler de la sorte fait paraître tout cela terriblement stérile et calculé. Et ce n’est pas ainsi que cela s’est passé. Disons que j’ai commencé à coucher avec des junkies, des prostitués et des délinquants parce que je m’ennuyais et me sentais seul, et parce que mes rencontres ne me mettaient plus dans un état d’urgence, ne me prenaient plus aux tripes. Je ne suis pas une personne cartésienne, surtout quand il s’agit d’amour, de pensée ou d’esthétique. Je n’ai donc pas décidé un beau jour que j’allais "abandonner" ce que l’on m’avait inculqué. J’ai commencé à être attiré à un moment donné de ma vie par une certaine énergie virile, qui, d’une façon personnelle et culturelle, semblait me promettre plaisir, exaltation, ainsi qu’une meilleure compréhension des autres. Mon travail d’écriture a suivi une évolution parallèle. Comme la plupart des écrivains aujourd’hui, je devais faire face à un problème pesant : tout semblait avoir déjà été fait, il ne me restait plus aucun sujet à explorer, plus aucun terrain vierge à offrir à mon imagination. Je voulais me laisser aller dans une certaine mesure à abandonner mon corps et mon esprit pour vivre, pour émigrer dans une entité exotique qui pourrait aussi m’apprendre quelque chose. Cette expérience intime m’apportait évidemment beaucoup. Cela me rapprochait des personnes pour lesquelles je ressentais du désir. Je voulais enfin échapper à ma propre vie par le jeu des voix narratives, du récit, des points de vue. Quelle meilleure façon d’y parvenir que de choisir un sujet qui me faisait bander, me propulsait dans des situations jusqu’alors inconnues, et m’apprenait à m’identifier à des personnes très différentes de moi ? Coucher avec des machos, avec des jeunes criminels, c’est tout ce à quoi je pensais. Alors sur quoi d’autre aurais-je pu écrire ? Je n’avais d’autre matière à exploiter. Le défi était de rendre ce sujet intéressant pour d’autres personnes qui ne versaient pas dans les mêmes activités.
L’écriture va chez vous de pair avec une tension profondément sexuelle. Comment pensez-vous ce rapport entre écriture et libido dans votre travail ? Amour et sexe sont pour moi les deux sujets les plus fondamentaux, à moins que vous ne comptiez également la violence. L’écriture est une entreprise angoissante, anesthésiante, dans laquelle vous vous sentez seul. C’est un processus qu’il faut nourrir de substance vitale, pour en tirer un sentiment d’urgence. Cela veut peut-être dire que lorsque je vieillirai et que mon taux de testostérone baissera, je me sentirai de moins en moins enclin à écrire. J’espère que ce ne sera pas le cas. En tout cas, les critiques de la fin du 20ème siècle sont tous arrivés à la conclusion que l’écriture est intimement liée au principe de plaisir. Mais ce n’est pas la seule explication à la tension sexuelle qui marque mon écriture. Etant assez vieux pour me souvenir de la promiscuité sexuelle avant l’explosion de l’épidémie du SIDA, je peux garantir que c’est une force qui permet de dépasser les barrières sociales. Avant les années 80, avant que le génie de l’urbanité ne commence à mourir et que les différentes classes sociales aient été déplacées dans des espaces séparés, cette promiscuité sexuelle consistait en un grand mélange. Il était tout à fait normal de voir l’union temporaire du riche et du pauvre, de l’homme cultivé et de l’illettré, du jeune et du vieux. Le sexe brisait les barrières sociales, du moins pour un temps. C’était une force invincible. Il était donc naturel pour moi de penser que le sexe pouvait me mettre en relation avec beaucoup de personnages différents au sein de mon écriture. La tension présente dans mes fictions n’est pas sexuelle en tant que telle. Elle apparaît lorsque le désir sexuel se heurte aux valeurs relatives à une classe. Il est donc tout naturel que mon écriture utilise la tension sexuelle pour créer des relations entre des personnages issus de différentes classes sociales. Parfois, cela aboutissait en une comédie de mœurs. Parfois, c’était le point de départ d’envolées d’ordre fictionnel et fantasmagorique. A d’autres moments, cela participait d’une esthétique de l’abjection et de la perdition, de la chute du sublime vers le ridicule.
Dans Sexe et solitude, qui est à la fois une auto-fiction et un essai sociologique, vous expliquez que nous assistons à une "fuite de la perversité vers l’immatériel", à une désertion "de la rue pour les autoroutes de l’information". Les territoires d’exploration, notamment sexuelle, les lieux de rencontre entre différentes classes sociales se sont déplacés dans les mailles virtuelles du cyberespace. Pensez-vous cependant qu’une contre-culture, en marge de "l’archétype protestant dominant", tel que vous le dénoncez dans votre essai, puisse s’élaborer au sein de la médiation cybernétique ? Non, je ne crois pas qu’une réelle contre-culture puisse se développer de cette manière. Je suppose que l’on peut me considérer comme un matérialiste, car je crois que rien n’est possible sans les corps. On s’attendrait à ce que deux personnes faisant l’amour ou ayant une relation sexuelle par leur seule pensée grâce à ce média désincarné développent une grande créativité, une originalité, et des envolées imaginatives, mais il n’en est rien. Je crois que l’inspiration, au même titre que le plaisir, vient du corps, et que le cerveau est seulement là pour transmettre les ordres du corps, pour les traduire. C’est pourquoi les animaux possèdent une certaine grâce dont nous manquons. Je soutiens toujours l’hypothèse qu’Internet procure une expérience de nature protestante, une dialectique plaisir / péché qui ne permet pas de connaître une expérience profonde. Vous savez, pour moi, un protestant est une personne qui confesse son péché au moment où il le commet, ou même avant de le commettre. Je ne suis pas un voyeur, mais une personne qui a besoin de contact charnel. Selon moi, la désertion des rues pour les routes de l’information équivaut à de la solitude pure et simple.
Vous dénoncez dans vos essais le recyclage permanent des cultures subversives, générées par les "classes dangereuses", par les classes dominantes animées par des valeurs matérialistes, elles-mêmes alimentées par les médias. Comment envisagez-vous alors l’élaboration d’une nouvelle culture underground contemporaine ? Je n’ai jamais parlé des médias comme d’une force contaminante ou du Spectacle comme un tyran. Je suis contre la position des situationnistes, contre l’idée que notre conscience est contrôlée par des représentations médiatiques. Je n’y crois tout simplement pas. Je suis vieux jeu dans le sens où je considère que les médias sont simplement le reflet cruel de nous-mêmes. Je déteste la paranoïa qui porte sur le contrôle culturel. Cela sous-entend que nous serions plus faibles et moins déterminés par nous-mêmes que nous ne le sommes. Je n’ai donc jamais dit qu’une prise de pouvoir était conduite ou délivrée par les médias. Ce qui se passe est qu’une certaine classe sociale s’est mise à l’écart. Afin de s’assurer jouissance et sécurité, la classe moyenne a déplacé ses réserves de plaisir. Prenez Manhattan par exemple. Le nettoyage et le contrôle de ses rues ont été encouragés et supportés par les classes les plus élevées. Ce qui ne leur est jamais venu à l’esprit est le fait que le chaos qui règne sur les rues de New York, ainsi que l’énergie émanant des classes les plus défavorisées, étaient justement ce qui avait poussé au départ les classes moyennes ou privilégiées à venir s’installer en ville. A présent, ils s’ennuient de plus en plus et se demandent pourquoi. Cet ennui est peut-être la seule origine d’un nouvel underground. Mais cela va être dur car les jeunes qui doivent construire cette nouvelle culture ont perdu les références historiques qui leur permettraient de le faire. Et ils ne savent pas s’ils peuvent s’y prendre d’une autre façon. J’avais espéré que le sexe, la légendaire énergie libidinale de la jeunesse, les aurait poussés à chercher de nouveaux remèdes, les aurait incités à la rébellion ; mais je ne trouve pas la nouvelle génération très portée sur le sexe. Je ne sais donc pas ce qui va arriver.
Vos essais, nouvelles et œuvres romancées apparaissent souvent comme les différentes facettes d’une même genèse. Envisagez-vous vos différents écrits comme l’expression polymorphe d’une même matrice ? Et quelle est cette matrice ? Je pense que vous avez raison quand vous dites que mes écrits appartiennent à une même matrice. Quelle en est précisément la nature ? Il est dur de la définir. A un niveau strictement personnel, je dirais qu’elle présente une structure obsessionnelle. Il me semble que je m’attaque au même conflit mis en scène de différentes manières. Fantasmer nous met l’esprit dans un état étrange et intense qui nous mène à l’inspiration et parfois à la sagesse, jusqu’à ce que nous soyons rattrapés par les paramètres pratiques que le fantasme a lui-même créé. Prenons par exemple le livre que je suis en train d’écrire. Un écrivain désœuvré, issu de la classe moyenne, s’éprend d’un roumain SDF. Son obsession pousse l’écrivain dans les situations les plus intenables. Il laisse derrière lui son pays, ses amis, son argent, son identité pour sa folle obsession ; et il se sent transporté, inspiré, imaginatif. Mais aux yeux des autres - peut-être même aux yeux de l’objet de son amour - il se tourne en ridicule, il perd son temps, son énergie, ses projets d’avenir. Au terme de cette aventure, il aura découvert une nouvelle culture, peut-être écrit un livre intéressant, et aidé quelqu’un auquel personne n’avait cru avant lui. Il n’est pas moins seul qu’auparavant, mais on peut espérer que son histoire soit un don pour le lecteur, qu’elle le fasse grandir. Le lecteur, lui, ne risque que très peu en vivant cette expérience. Voici l’aspect personnel de la matrice. L’aspect plus général est sans doute plus compliqué : une analyse de l’obsession ; une enquête sur la grande mascarade sociale ; une leçon sur les émotions humaines, sur la charité, la dégradation. Je ne sais pas exactement.
"On était en 1990 mais ça ressemblait au futur". La phrase liminaire d’une de vos nouvelles, New York rage, révèle l’aspect futuriste de votre écriture, qui est pourtant profondément ancrée dans le réel. Même quand ils ne sont sous l’effet d’aucune substance, vos personnages présentent en effet une inquiétante absence à eux-mêmes, se trouvent parfois réduits à un état robotatif proche de celui d’une machine éructante, désirante, génératrice d’influx nerveux. Pourriez-vous nous parler du fantastique sourd, particulier, qui habite vos pages et quelle influence la science-fiction a-t-elle eu sur votre travail ? Je suis très content que vous disiez cela, parce que j’essaie de donner un caractère légèrement planant, étourdissant à mon écriture. Je m’intéresse beaucoup à l’hypnose. Je ne cherche pas à communiquer une peinture sociale comme c’est souvent le cas dans la science-fiction, mais plutôt à travailler sur les sonorités et les affects que je tente de faire naître chez le lecteur. Ce n’est pas un commentaire sur une modernité qui nous réduirait à l’esclavage. Je cherche à hypnotiser le lecteur, à le désorienter au cours de la lecture. Je joue sur le fait que nous ne sommes jamais pleinement conscients de ce que nous faisons. J’aime à citer la première phrase du Nadja d’André Breton, qui donne à peu près cela : "Qui suis-je ? Il serait peut-être plus correct de me demander qui je hante." Dans cet extrait, Breton fait référence à l’inconscient ; c’est l’idée que notre conscience est seulement le fantôme de notre autre être, caché ou inconscient, qui lui dicte son comportement. De même, je cherche à hypnotiser, à reproduire le sentiment que nous éprouvons à évoluer et à agir dans un corps qui n’est pas tout à fait le nôtre. Enfin, je pense que cet effet de déplacement émotionel permet d’universaliser le récit, permettre à tout le monde de s’y identifier.
On sent à vous lire une réelle fascination pour l’armée de marginaux picaresques qui hantent les lignes de vos fictions. Faut-il voir dans vos personnages, comme dans ceux du Borgne manchot de Tennessee Williams par exemple, une dimension christique ? Si le Christ m’intéresse, c’est juste pour son côté mutilé et monstrueux. Je suis peut-être un dégénéré, mais je trouve la difformité et la mutilation extrêmement érotiques. Cela stimule l’empathie et le sadisme en même temps, et bien sûr, nous y trouvons une projection de nos propres problèmes relatifs à l’estime de soi et à la différence. Mais il y a autre chose. Les images de personnes difformes qui stimulent mes fantasmes sont toujours celles de la force virile mutilée. La déformation de la force et de la masculinité permet une plus grande exploitation dramatique donnant naissance à l’empathie et à l’ironie.
Votre écriture présente des prolongements cinématographiques. Non pas seulement parce que le fantasme auquel vos mots prennent leur source est le lieu privilégié de l’image, mais également parce que votre prose se nourrit formellement des procédés cinématographiques (art de la métaphore où la prose s’impose comme image, points de vue flottants, flash back...). Quelle influence le 7ème art a-t-il eu sur votre écriture ? Je suis très influencé par l’art cinématographique. C’est une passion que j’ai partagée avec un de mes mentors, le romancier argentin Manuel Puig, maintenant décédé. Cette approche est très intéressante pour un écrivain. Il y a d’abord, évidemment, le charme irrésistible de l’image, son pouvoir sensuel. Mais il y a surtout la fluidité narrative des images animées, ces flash backs et ces points de vue flottants que vous avez mentionnés. L’écriture cinématographique est un moyen très économique de créer une histoire. Enfin - et cela va peut-être vous sembler très américain - j’aime la facilité de l’expérience cinématographique, son immédiateté. Je suis pour cette sorte de paresse du spectateur. Le langage cinématographique rend la narration plus facile à suivre, elle vous est servie sur un plateau. Puisque vous avez mentionné la tension sexuelle qui marque mon écriture, vous devez admettre que la pornographie est évidemment plus efficace mise en image que dans un texte. Le recours au visuel me permet, du moins je l’espère, de donner à mon écriture ce pouvoir de fascination que je veux lui insuffler. Tout cela est lié à l’aspect hypnotique, robotisant de ma prose que vous avez mentionné précédemment. Aujourd’hui, l’image a mauvaise réputation, en partie à cause de la paranoïa pudibonde lancée par les situationnistes, mais également à cause des discours d’intellectuels soit-disant respectables qui craignent leur potentiel pouvoir de "contrôle". Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue. Pour moi, le pouvoir incantatoire et sensuel des images est forcément libérateur. Des personnes comme Pound ont pensé la même chose par le passé. Certains ont même décrété que l’image pouvait prolonger le travail des Symbolistes, qu’elles pouvaient nous apporter une nouvelle conscience des choses. C’est pourquoi j’ai un grand respect pour la réflexion cinématographique, et j’y aspire en partie.
L’apparition du SIDA, les nouvelles politiques sécuritaires entreprises par le gouvernement américain ont profondément transformé votre appréhension du réel et sa cohorte d’expériences sexuelles, ainsi que votre aventure d’écrivain. Comment concevez-vous aujourd’hui ces nouvelles problématiques contemporaines, et comment vivez-vous l’après-11 septembre dans votre pays ? Comme tout le monde, j’ai eu beaucoup de mal à m’acclimater à l’après-11 septembre. Regardez comment notre gouvernement a réagi aux événements ! C’est vraiment effrayant. Je pense que ce qui est arrivé est quelque chose que personne n’est en mesure de comprendre à moins d’en avoir fait l’expérience. C’est pourquoi j’ai du mal à en discuter avec mes amis français. Cela ne veut pas dire que je soutiens l’attitude défensive et agressive qui a suivi ce drame. Cela signifie que ces événements ont engendré en moi de nouveaux sentiments. Cela peut paraître trop plaintif, trop narcissique de dire cela à un Européen, au regard de ce que votre continent a dû endurer au cours des décennies passées. Cependant, je sais qu’ici, les choses ont changé. Je pense qu’il est logique de lier ces deux phénomènes, SIDA et terrorisme. Chacune de ces forces poussent les gens à un nouveau conservatisme. Malheureusement, il n’y a actuellement rien d’original que je puisse dévoiler sur ces deux fléaux. Je sais qu’aujourd’hui, il y a comme un voile flottant au-dessus de ce pays. Quand j’étais à Paris en novembre 2002, j’ai été surpris par la frivolité et la gaieté que j’ai pu observer dans les cafés. C’est alors que j’ai pu réaliser combien il était rare d’assister à de telles scènes dans les lieux publics de New York. La vie semble normale, on ne remarque rien, mais il y a un manque d’énergie. J’ai pu voir un comportement semblable dans les milieux gays après l’apparition du SIDA. Malheureusement, ces traumatismes ont tendance à rendre ceux qu’ils affectent plus provinciaux, plus étroits d’esprit. Personne ne reste assis, se frappant la poitrine en gémissant ; l’effet est plus subtil. Par exemple dans les années 70, les gays étaient en différents points des innovateurs culturels. Ils faisaient référence en matière de nouvelles modes, de nouvelles idées, de nouvelles recettes du plaisir. Leur sens de l’ironie, leur excentricité et leur humour devinrent légendaires. Mais le SIDA abrégea ces considérations expansives ; les mises en garde ayant étouffé libido et originalité. Je pense que l’expérience terroriste a eu le même effet sur le public américain en général. Cela se répand au creux de tous les aspects de la culture, de l’art, de la mode, de tout ce qui nécessite de l’imagination. Je me dois d’arrêter d’en parler car il s’agit là de quelque chose de bien trop évident et de trop déprimant.
A l’instar des écrivains de la beat generation, réalité et fiction se trouvent chez vous intimement liées, et participent d’une même aventure tendue vers l’écriture. Quels projets pour la suite de l’aventure ? Qu’en est-il de votre prochain roman ? Ce que vous dites à propos des Beats est certainement ce qui me plaît le plus en eux, cette capacité à créer un lien entre style de vie et esthétique littéraire. C’est ce qui m’a attiré vers l’écriture quand j’étais plus jeune, la possibilité de vivre en tant qu’artiste. C’était un phénomène courant dans le passé. Les artistes s’habillaient d’une certaine façon et se devaient d’avoir du goût, ainsi qu’une grande sensibilité. Ils étaient les arbitres de la culture. Je pense que cette union entre style de vie et littérature a atteint son apogée avec les romantiques anglais. Mais cette figure de l’artiste semble avoir disparu de nos jours, ce qui m’attriste beaucoup. Quand est-ce que l’écriture et la pensée sont devenues des choses détachées de la vie de tous les jours ? Je ne sais pas. Cela n’a pas de sens. Tout ce que je sais, c’est qu’heureusement, il n’y a pas une grande différence entre les deux dans ma vie. J’espère écrire comme je vis, et vice versa. Ou du moins, je tente de donner corps à mes fantasmes grâce à mon écriture. Le livre que je vais sortir, le plus long que j’ai écrit, n’est pas un roman, mais un "memoir". Je ne crois pas qu’il y ait de mot français pour "memoir". Il ne s’agit pas d’écrire mes mémoires, souvenirs littéraires et sentimentaux de ma vie. Et ce n’est pas non plus un journal, sorte de journal intime dans lequel les événements et les émotions seraient analysés au jour le jour. Mon "memoir" serait plutôt, comme je le nomme ici, une re-création contemplative, synthétique et romancée, d’une expérience que j’ai vécue, sur une période de neuf mois, essentiellement en Roumanie. Je raconte l’histoire de ma relation avec un Roumain, mes aventures dans ce pays, ainsi que les fantasmes, les projets, les désirs qui me sont apparus au fur et à mesure de cette expérience. Au cœur de ce récit, j’ai essayé d’introduire des personnages historiques que j’utilise comme de branlantes métaphores du sujet principal, ou bien afin d’étendre l’information à d’autres domaines. En conséquence, on trouve aussi dans ce livre un témoignage sur Brancusi, le roi Carol II de Roumanie, sa maîtresse juive Lepescu, ou encore la reine Marie de Roumanie. Il s’agit là de personnages vicieux, du moins au niveau psycho-sexuel, et j’espère qu’ils apportent à l’attrait de l’histoire centrale, la rendant plus pertinente pour un grand nombre de lecteurs.
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