ORLAN


Remember the Future !

Orlan travaille depuis 1964 sur le statut de la femme et du corps. Elle s’oppose au prestige de la douleur et aux formatages de la beauté, du sport, de la religion... Ses travaux de self-hybridations précolombienne et africaine, où elle applique les traits de beauté des civilisations antiques (strabisme, tête déformée) à sa propre image, sont dans la continuité de son travail de déconditionnement mené de 1990 à 1993 avec ses opérations esthétiques.

Artiste intemporelle et nomade, elle s’attelle aujourd’hui au cinéma et débute son projet de film à l’envers intitulé Le plan du film. Dès 1985, Orlan crée ses affiches de film avec des images directement issues de son œuvre (performances, photographies, installations...) et de sa vie privée. Puis en 1990 y est ajoutée une bande publicitaire de deux mètres de long vantant les mérites du film avant même qu’il n’existe. Il s’agit donc pour l’artiste de remonter la filière cinéma d’aval en amont : "Non seulement un film à l’envers, mais en quelque sorte l’envers du cinéma...". Véritable leitmotiv de ses projets filmiques, cette phrase de Godard annonce précisément les buts que se donne l’artiste. Entourée de critiques, de musiciens, d’auteurs, de réalisateurs, de producteurs, Orlan s’attache une fois de plus à un travail de détournement. Obéissant à un cahier des charges précis, Le plan du film joue avec (et/ou contre ?) le spectateur, lui proposant un voyage en coulisses sans jamais détacher clairement la fiction du réel.

Dans le même temps, Orlan est en contact avec le réalisateur canadien David Cronenberg. Il découvre le Manifeste de l’art charnel d’Orlan, dans l’ouvrage de Linda S. Kauffman intitulé Bad girls & sick boys. Inspiré, il écrit le scénario du film Painkillers, histoire d’une civilisation du futur qui ne connaît plus la douleur. Il invite Orlan à y jouer son propre rôle. Elle lui propose de performer son ultime opération-chirurgicale-performance pour le film. Elle serait alors photographiée et filmée en train de lire, rire, performer, vivre... le corps ouvert. Présente au 55ème Festival du Film de Cannes Orlan y a présenté les affiches de son projet Le plan du film ainsi qu’une bande-annonce Oscillations créée par Frédéric Comtet.

 

Qu’en est-il de votre projet Le plan du film ?
J’ai organisé un plateau de télévision à la Fondation Cartier, un véritable faux direct tourné en public et animé par Alain Maneval. Cette émission était sensée être une nouvelle émission essayant de lier cinéma et Arts plastiques. Nous avions invité Paul Ardenne, fameux critique d’art, Jean-Jacques Bernard, critique de cinéma, Jean-Christophe Bouvet, qui a joué dans beaucoup de films de Paul Vecchiali et dont on se souvient pour son rôle magistral dans Sous le soleil de satan de Maurice Pialat. Serge Grünberg, spécialiste incontournable de Cronenberg et journaliste aux Cahiers du Cinéma, était également présent, ainsi que Raymond Hains, l’un de nos plus grands artistes encore vivants, Patrick Corillon et André S. Labarthe, très apprécié des milieux du cinéma en tant que réalisateur et théoricien. Nous avions aussi interviewé Nathalie Richard et l’éblouissant Jean-Claude Dreyfuss. Feignant de sortir des projections et grâce aux affiches et à la bande sonore de ce film qui n’existe pas créée par le groupe Tanger, ils donnaient leurs impressions sur le film : " Ecoutez, je viens de sortir de la première, c’est un film époustouflant. Je vous raconte l’histoire... ". Ils en faisaient ensuite la critique, le comparaient à d’autres films... Tout le monde a cru à une véritable émission sur un nouveau film, alors qu’en réalité elle avait pour but de faire exister ce film.

Ce film sera donc tourné ?
C’est le but du jeu, c’est un "work in progress", une œuvre ouverte. Il existe déjà un catalogue comprenant une explication de l’œuvre, ainsi qu’un CD avec la bande originale réalisée par le groupe Tanger. Je voudrais faire un deuxième catalogue, toujours dans un boîtier DVD, mais avec un CD d’images et de bandes-annonces. Dans le cœur du catalogue seraient insérés les différents scénarii créés à partir des affiches, les scripts, les synopsis, pour ensuite remonter toute la production du film à rebrousse-poil. Mais il y a aussi des réalisateurs qui ont envie de travailler directement à partir de ce que leur inspirent les affiches, c’est le cas pour le film Le baiser.

Le cinéma semble vous passionner, vous dites par exemple envier David Cronenberg parce qu’il a choisi le bon média.
Je l’envie effectivement parce qu il peut montrer des images difficiles comme une ouverture de corps, chose difficile dans le milieu des Arts plastiques où il y a un phénomène de rejet des images et de l’artiste.Je montre des images qui nous rendent la plupart du temps aveugles, des images difficiles à voir, particulièrement dans mon milieu. Les artistes sont avant tout des décorateurs d’appartements et de musées. Ils doivent toujours penser aux enfants et aux grands-mères, à faire joli sur les murs des collectionneurs. Dans un film, on va peut-être fermer les yeux quelques instants, mais on ne va pas jeter le film, le réalisateur, et tout ce qui va avec. Dans le milieu des Arts plastiques, on dira : " Quelle horreur, ça me fait peur, je ne veux pas voir, je ne veux pas acheter... ".

Comment s’est passé votre rencontre avec David Cronenberg ?
C’est un très bel être humain, et nous avons eu une vraie et belle rencontre. Il est aussi très critique par rapport à la société. Il m’a fait la gentillesse de dire que L’art charnel l’avait inspiré, mais je pense que tous les ingrédients dans son travail étaient là pour faire un film tel qu’il va le faire. Il s’est juste rendu compte qu’il y avait d’autres personnes dans d’autres pratiques artistiques qui avaient les mêmes idées que lui. Je ne m’attendais pas à ce que cette rencontre soit aussi intelligente, qu’il soit un être aussi ouvert, pas une espèce de monstre intouchable. Je lui ai proposé de faire ma dernière opération chirurgicale dans son nouveau film Painkillers. Mais Il y a toutes sortes de problèmes, notamment légaux. Je pense qu’il serait beaucoup plus subtil de faire une fausse opération et que tout le monde croit à une opération réelle, ça m’excite beaucoup. Mais ce sera peut-être une vraie opération...

David Cronenberg a été censuré à plusieurs reprises et le sera sans doute encore. Etes-vous sur le fil du rasoir avec la censure ?
Je fais ce que je pense devoir faire et ceux qui sont en face font ce qu’ils pensent devoir faire.

Pensez-vous que la vision du corps telle que vous la montrez sera un jour intégrée ?
Je ne sais pas, je ne crois pas. Il y a une impossibilité, hormis dans le milieu médical, de montrer de telles images. Il y a beaucoup de gens qui veulent voir les images et qui ont, non pas une censure extérieure, mais une censure interne. Tout à coup le corps dit non, c’est la syncope.

Avez-vous une mission ?
J’ai toujours eu une vision particulière de la société, et pensé que mon travail artistique ne me dédouanait pas d’être aussi actrice dans cette société. Par exemple (je ne suis pas la seule), je suis une des femmes qui a lutté pour l’avortement et la contraception à la belle époque. J’ai toujours travaillé avec des équipes chirurgicales pour que les soins palliatifs soient donnés, pour que la douleur n’existe pas grâce à la pharmacopée. Nos vieux restes de religion judéo-chrétienne font que la souffrance a toujours un prestige. J’ai toujours eu un projet de société, pas un projet global, mais sur certains points, en essayant de faire avancer les choses d’une certaine manière, de les critiquer, de prendre de la distance.

Mais vous êtes aussi intégrée dans le système. Est-ce que vous ne voulez pas le dynamiter de l’intérieur ?
Oui, disons que je suis de plus en plus intégrée dans le marché. C’est tout nouveau pour moi, ça remonte à quatre ou cinq ans, surtout après les opérations de 1993. On peut lire tout mon travail comme un déformatage ; j’ai voulu me déformater d’où je venais, de ce qu’on avait essayé de m’inculquer, de ce que je voyais dans la société qui ne fonctionnait pas. J’ai toujours essayé de passer outre. Tout le travail de self-hybridations précolombienne et africaine, c’est l’idée que toutes les civilisations fabriquent les corps, et non seulement les corps, mais aussi les hardware, les software qui sont à l’intérieur. On croit toujours que c’est notre moi qui parle, mais c’est toujours en fonction des modèles qu’on nous a proposés. Chez les précolombiens, on fabriquait du strabisme en mettant des boules de terre entre les deux yeux des bébés. On trouvait ça très sexy aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Pour les crânes déformés c’est la même chose. Par exemple, dans le sud de la France on enserrait la tête des enfants par des bandelettes pour leur déformer le crâne. On peut voir au musée de Rabastens, une Vierge à l’Enfant, la Vierge à l’Enfant de l’église de Ladin, dans les bras de laquelle se trouve un bébé avec un crâne complétement déformé. Actuellement, les pratiques de transformation du corps sont encore présentes, mais on les considère autrement. C’est le body-building, la chirurgie esthétique.

On vous qualifie d’avant-gardiste...
On dit parfois qu’il n y a plus d’avant-garde. Je crois qu’on ne peut être que les chroniqueurs de notre temps. J’ai eu beaucoup de mal à m’y faire en tant que professeur d’Arts plastiques à l’ Ecole nationale supérieure des Beaux Arts de Paris-Cergy. Avant, si on disait de votre travail : " ça a déjà été fait ", c’était une insulte, on ne pouvait pas vous dire pire. Aujourd’hui, les étudiants et les nouveaux artistes s’en foutent comme de l’an quarante. Ils agissent comme des DJ, réutilisent le passé comme un feuilletage de magazine, ce n’est pas le concept qu’ils pillent, c’est l’image du concept.

La société ne cherche-t-elle pas à établir un présent perpétuel ?
Oui, peut-être. C’est incroyable. Dans toute mon œuvre, j’ai toujours été convaincue qu’il fallait qu’il n’y ait pas de scission entre l’ancien et le moderne, que l’ancien était l’avant-garde et le contemporain à son époque.

Vous dites souvent " souvenez-vous du futur ". Qu’est ce que ça signifie ?
Il faut essayer de se projeter dans l’avenir. Nous devons prendre des distances avec l’ici et maintenant. Nos a priori et nos décisions sont empruntés au passé. La plupart des jeunes ont besoin de rajeunir. Ils répètent comme des perroquets ce que leurs parents pensaient quand ils avaient trente ou quarante ans. Ils sont dejà vieux, non seulement de par leurs parents, mais aussi de par les pensées inculquées à leurs parents, et ainsi de suite. La pensée future sera radicalement différente. Le statut du corps sera autre quand la procréation se fera sans sexe. Autre exemple, de plus en plus de jeunes filles font congeler leurs ovules et se les font réimplanter à un âge où elles estiment avoir acquis suffisamment d’expérience et d’instruction pour offrir à leur enfant le plus de savoirs possibles. La plupart du temps ma génération se mariait et avait des enfants très tôt. C’était presque dans tous les cas arrêter son développement d’être humain. Elles se retrouvaient au bac à sable avec d’autres femmes tout aussi ignorantes qu’elles à parler de gâteaux ou de couches culottes. Il y avait un arrêt complet du développement. Le savoir transmis à l’enfant était très pauvre.

C’est une des conséquences de l’évolution technologique. Est-ce que les nouvelles technologies vous donnent des envies de travaux particuliers ?
Pour l’instant ça ne m’intéresse pas de montrer que la machine marche, et je trouve que la plupart du temps, c’est utilisé comme tel, et très rarement pour le détourner, pour en faire un acte entre poésie et démonstration.

Orlan, Le plan du film - séquence 1, CD + livret, al dante

 

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