NORMAN SPINRAD


SF, drugs &rock’n’roll

Norman Spinrad est un auteur ’transgenre’. Manipulation, sciences, politique, médias, sexe, musique et drogues se mêlent dans plus de vingt livres dangereux qui l’ont conduit à s’exiler à Paris en 1988. Cet entretien traite de littérature, de cinéma, de son projet d’opéra rock basé sur son roman culte Rock machine, des drogues, de Philip K. Dick et du fait d’être une rock star.

 

Norman, quel devrait selon vous être le rôle des écrivains de science-fiction dans la société d’aujourd’hui ?
Je n’aime pas tellement parler d’écrivains de SF. Je déteste les genres et tout ce qui peut leur être associé. Je pense que la société serait bien meilleure si toutes ces catégories n’existaient pas. La majeure partie de la société reste à l’écart de ce dont traite la SF et tout ce à quoi le grand public a accès, ce sont les films. Quelques-uns de ces films sont bons, mais la plupart sont mauvais et très simplistes. Je pense que la place de la littérature de fiction spéculative qu’on appelle SF devrait être centrale dans notre société, particulièrement de nos jours. Mais considérer certains écrivains comme des auteurs de SF ou appeler un certain type de littérature science-fiction joue contre ça. C’est pourquoi je ne me vois pas vraiment comme un auteur de SF.

Mais n’avez-vous pas été influencé par le roman noir par exemple ? Ne pensez-vous pas que le roman noir a une signification en soi, comme genre ? Et que pensez-vous de la beat generation ?
Je n’ai pas été tellement influencé par le roman noir. Il y a un certain type de littérature qu’on appelle roman noir, mais encore une fois, c’est une catégorie arbitraire. Norman Mailer a une très grosse influence, mais est-ce du roman noir ? Les racines du mal, de Maurice Dantec, est-ce du roman noir ou pas ? En tout cas, c’est publié comme tel. En ce qui concerne la beat generation, c’est tout à fait différent. C’était un mouvement, avec des gens comme Kerouac et Burroughs, qui était une figure proche de la SF à l’intérieur de la littérature beatnik. Ces définitions sont celles des éditeurs et elles ne sont pas très heureuses. Pour moi, les livres - les miens comme ceux des autres - sont au croisement de deux ou trois de ces différentes définitions ou genres. Les étendre à plusieurs, c’est la chose la plus intéressante qui soit. Tout ce qui enjambe ces catégories, comme Les racines du mal, En direct ou Miroirs de l’esprit, des écrivains comme Thomas Pynchon par exemple, est intéressant. Par exemple Paul Di Philippo. Voilà un écrivain dont personne ici n’a probablement entendu parler. C’est vraiment un grand écrivain. Ses livres sont clairement de la SF et c’est meilleur que 95 pour cent des livres dont vous avez pu entendre parler. En particulier Cypher, qui est très bien écrit et bourré d’idées. Je crois que c’est un des meilleurs dans ce style aujourd’hui, Di Philippo et personne d’autre.

Quelles-ont alors été vos plus grosses influences ? Comme pour Philip K. Dick, était-ce les classiques de la littérature française du 19ème siècle, Flaubert, Zola, etc... Ou est-ce que vous étiez plutôt branché par exemple par les "comic books", la bande dessinée ?
J’ai plutôt été influencé par des romans du 20ème siècle, comme ceux de Jack Kerouac, Norman Mailer, William Burroughs, Thomas Pynchon, Henry Miller, Mark Twain ; par la littérature du tournant du 20ème siècle plutôt que de la littérature plus ancienne, avec bien sûr des exceptions. Sinon, il y a eu deux grosses influences en matière de "comic books". La première était les EC comics, une bande dessinée d’horreur dirigée par Bill Gaines. Ces comics étaient très sophistiqués et pointus, pas du tout le genre BD avec des super héros. Ils étaient plutôt dans l’horreur et la SF, avec un contenu politique, dans les années 50. Et puis après, la bande dessinée française est arrivée aux Etats-Unis et est devenue très populaire avec Heavy Metal, la version anglaise de Métal Hurlant. Pour moi, c’était ça les comics intéressants, pas ceux avec des super héros qui sont arrivés plus tard.

N’aimeriez-vous pas participer à une bande dessinée ?
Eh bien, j’ai déjà été impliqué plusieurs fois dans des projets, mais ça n’a jamais marché. La première fois, c’était vraiment dommage. C’était à la fin des années 70, un projet formidable. Il y avait un canadien francophone qui essayait de retracer l’histoire des années 60 en bande dessinée. Il avait déjà pas mal de dessins, des trucs écrits par Burroughs, etc., et un grand portfolio qu’il m’a montré. Je l’ai rencontré parce qu’il voulait que j’apporte une contribution. J’ai donc écrit sur ce qui serait arrivé si Bobby Kennedy n’avait pas été descendu. Mais le type en question a disparu, le projet aussi, cela n’a jamais été publié, même si des planches existaient déjà et je ne sais pas ce qu’il est advenu de tout ça.

Qu’en est-il du cinéma ? Que se passe-t-il avec les droits de Jack Barron et l’éternité ?
J’étais l’un des principaux contributeurs à l’écriture de Vercingétorix de Jacques Dorfmann. J’ai aussi beaucoup travaillé sur La sirène rouge, un film basé sur le roman de Dantec, sorti il y a peu, et qui s’est planté tout autant que le premier. J’ai donc écrit deux fois pour le cinéma, les deux films ont été tournés et ils sont nuls. En ce qui concerne Jack Barron, c’est une longue histoire assez pénible. En gros, Universal détient les droits pour l’éternité. Ils ont foutu en l’air des millions de dollars à ne pas faire le film, pour des scripts qui n’étaient pas bons, sur des opérations de développement qui n’ont pas marché... Jusqu’à maintenant, rien n’a fonctionné. C’est un business très compliqué que je ne prétends même pas comprendre. Mais plus ils ont dépensé d’argent à ne pas faire un film, plus c’est dur de leur reprendre les droits.

Ne regrettez-vous pas de ne pas avoir été plus adapté au cinéma, comme Philip K. Dick a pu l’être ?
Tout ça, c’est juste de la chance. C’est toujours la mauvaise question. La question n’est pas tellement : "Pourquoi n’avez-vous pas été plus adapté ?" C’est plutôt : "Comment les choses sont-elles amenées à se faire ?" Vous êtes à Hollywood, vous rentrez dans le bureau de quelqu’un et vous lui dites : "Donnez-moi 15 millions de dollars !" Quand quelque chose marche, c’est ça qui est inhabituel. Dans le cas de Phil Dick, il était totalement fauché, sa bagnole ne marchait plus et c’est arrivé juste comme ça, tout seul. Dick ne détestait pas Hollywood. Mais le film ne peut jamais être ce qu’est le livre. Il faut faire plus que couper dedans, il faut extraire l’essentiel de l’histoire et ensuite seulement, en faire un film. C’est pour ça que Blade runner était bon, alors que Dune était une horreur. C’était terrible, parce que David Lynch a essayé de faire une adaptation littérale du livre. Avec Blade runner, David Peoples - qui a écrit le deuxième script, celui que Ridley Scott a tourné - a extrait l’histoire vraiment essentielle et a ensuite écrit un film. Phil a compris ça quand il a vu le premier montage de Blade runner. Il m’a dit que le film avait capté l’esprit et l’essence du livre. Il y a une scène à la fin du film dans laquelle le ’replicant’ sauve Dekerd au lieu de le tuer, ce qui n’est pas du tout dans le livre. Et Phil a dit que "ça", ça avait capté l’esprit du livre, même si ce n’était pas dedans. Tenez, un bon exemple avec Minority report. Le film n’a pas été adapté d’un roman mais d’une nouvelle, d’une "novelette". C’est un format bien plus facile à manier pour faire un film, c’est la longueur naturelle en vue d’une adaptation cinématographique, pas comme un gros roman. Bien sûr, j’aimerais avoir quelques-unes de ces adaptations qui sortent, ne serait-ce que pour l’argent ! Et puis aussi pour faire mieux connaître les livres. Mais je pense que le livre continue d’être séparé du film de toute façon.

Quel réalisateur serait capable de faire une bonne adaptation de vos romans ? Qu’est-ce que vous pensez de David Cronenberg, de Vidéodrome... ?
Oui, s’il le veut bien. Cronenberg, Ridley Scott, Spielberg peut-être. Ecoutez, ce que j’ai appris en écrivant des critiques de films, c’est que la théorie de l’auteur en cinéma, c’est de la connerie. Je peux écrire un script très détaillé. Si c’est bon et si c’est tourné par un réalisateur compétent et technique, ça peut devenir un bon film. Bien plus facilement qu’un mauvais script peut devenir un bon film s’il est tourné par un réalisateur génial. Je pense que Spielberg est bon pour faire ce genre de films de SF. De même que Ridley Scott. Cronenberg, c’est un véritable auteur. Et Vidéodrome est un film intéressant, très Cronenberg. En règle générale, Cronenberg dirige, écrit, rassemble l’argent. Ce qu’il a fait avec Le festin nu, c’est génial, idem avec Crash. Cronenberg est très, très bon pour ça, mais je ne sais pas s’il conviendrait pour adapter un de mes bouquins en particulier. Cronenberg fait des films très ’cronenbergiens’. C’est un vrai cinéaste, un vrai réalisateur. Ses films sont en général peu chers et il garde le contrôle sur eux, il les écrit avec ses idées, il fait ce qu’il veut. Peut-être aussi parce qu’il travaille au Canada, ça peut aider. Il n’appartient pas à ce système. Ouais, Cronenberg... Je ferais confiance à quelque chose fait par Cronenberg. J’en suis aussi venu à penser que pour une adaptation d’un de mes livres, j’écrirais probablement le script moi-même.

Vous avez parlé du Festin nu et de William Burroughs. Est-ce que vous pouvez nous parler de votre relation à la drogue dans votre processus d’écriture ? Comment a-t-elle évoluée avec l’expérience ?
C’est une question complexe et la recherche scientifique récente a une position intéressante là-dessus. Fondamentalement, ce que ces substances font, c’est stimuler nos centres de plaisir. A une certaine période, j’ai utilisé beaucoup d’herbe pour écrire des premiers jets. J’ai traversé une période comme ça - et Phil aussi. Phil a énormément écrit sous speed, parce qu’il n’avait pas le choix : "J’ai besoin d’argent, je dois écrire ça en quatre semaines". Je n’ai jamais utilisé cette substance. Est arrivé un moment où Phil a dû s’en détacher, il pensait qu’il ne pourrait pas écrire sans et puis il s’est rendu compte qu’il le pouvait. J’ai eu la même expérience en écrivant des premiers jets sous l’influence de l’herbe. Je me suis rendu compte qu’on pouvait faire la même chose sans. Simplement, on ne ressent pas le même plaisir. Mais j’ai découvert après un certain temps qu’on contrôle tout ça, si on est un vrai écrivain. Après pas mal de temps, j’ai acquis assez d’expérience pour arriver à contrôler, c’est-à-dire que je suis arrivé à accéder plus facilement au processus de création, de manière plus intégrée. Je pense que certaines drogues - l’herbe, plus particulièrement - peuvent être très bonnes pour conceptualiser, mais pas tellement pour fournir un travail continu, de longue haleine, comme pour un roman. Je veux dire qu’on peut le faire, mais au final, cela devient plus difficile. Je n’ai jamais rien écrit sous l’influence de drogues psychédéliques et je peux difficilement m’imaginer écrire quoique ce soit sous acide ou quelque chose de ce genre. Un usage régulier du tabac ferait l’affaire, après tout, c’est aussi une drogue. De nombreux écrivains ne peuvent pas écrire sans fumer du tabac. Sinon, je ne pense pas que l’alcool soit une drogue pour l’écriture et je ne m’imagine pas pouvoir écrire bourré. C’est une question très compliquée. En ce qui concerne la SF, un des aspects utiles des drogues, c’est la sorte de vision binoculaire qu’elles apportent. Si vous en prenez occasionnellement. Vous voyez quelque chose d’une certaine façon, vous changez votre équilibre interne pour le voir d’une autre façon. Si vous écrivez sous l’influence des drogues en permanence, vous n’avez plus cette vision binoculaire et c’est comme si vous ne preniez rien. L’effet utile, c’est le changement, le passage d’un état à un autre, et si vous faites la même chose en permanence, vous êtes juste habitué à une situation. Burroughs écrivait vraiment sous l’influence de l’héroïne. Je ne sais pas, mais j’ai du mal à imaginer réussir à travailler comme ça.

Dans Rock machine, vous avez créé des personnages prenant du LSD cybernétique pour trouver l’inspiration. Vous pensez que l’usage de drogues peut être utile dans la musique ?
J’ai maintenant acquis une certaine expérience comme performeur live, et la plupart du temps, quand on est en coulisses, on prend quelque chose. C’est personnel. Certains musiciens et chanteurs célèbres ont le trac et ont besoin de drogues. Personnellement, je n’ai jamais ressenti ce besoin. Ca varie. Parfois, lors de certains concerts, on peut être totalement défoncé et le résultat est aussi bon. C’est vrai que ce n’est pas terrible pour se rappeler des paroles... (rires)

C’est pour ça que vous avez parfois des notes avec vous ?
Oui, c’est pour ça. C’est exactement comme lorsque vous êtes à l’école et que vous écrivez les réponses sur votre main. Dans la mesure où j’écris mes propres paroles, personne à part moi ne se rend compte lorsque je me plante. Le seul trac que je peux avoir est lié au fait d’oublier les paroles. Ceci dit, l’usage des drogues lors d’une performance et lors du processus de création est tout à fait différent.

Puisqu’on parle de rock’n’roll, êtes-vous une rock star ?
Eh bien, oui, à l’occasion. Qui n’aimerait pas l’être ? En ayant fait l’expérience quelques fois, je dois dire que c’est bien plus excitant que d’écrire. C’est vraiment l’Art ultime. Un des projets en cours est de monter Rock machine sous la forme d’un opéra rock grandiose avec un côté "théâtre de rue extravagant" au Stade de France ! C’est encore un projet, aucun contrat n’a encore été signé, nous sommes encore en pourparlers avec le Stade de France.

Un genre de comédie musicale ?
Non, rien à voir avec ça (rires). Le projet est de monter une grande pièce de théâtre de rue, de combiner ça avec Rock machine, d’écrire quelques chansons et de faire une sorte d’opéra rock dans un stade. Il faut encore voir si ça va se faire ou non, parce que ça doit coûter au moins 5 millions d’euros, voire beaucoup plus. Pour arriver à l’équilibre financier, on doit arriver à remplir au moins 50 000 places. Mais c’est faisable, on y travaille. Ce serait même plus qu’un opéra rock, il s’agirait de transformer le stade en un véritable environnement, en ayant recours à la vidéo, aux lumières, aux lasers. Si on le monte dans un stade, ça doit vraiment être grandiose, parce qu’il faut qu’il y ait une bonne raison pour que les gens qui sont assis tout en haut viennent et soient là. J’ai déjà été à des concerts de rock dans des stades. Qu’est-ce qu’on voit si on n’est pas sur la scène ? On sait qu’il y a un concert quelque part par là et vous le regardez sur un écran. Donc autant être à la maison, surtout que le son est souvent dégueulasse. Un grand stade n’est pas l’endroit idéal pour un concert de rock, mais on pourrait l’aménager pour faire un spectacle de stade. Personne n’a encore fait ça.

Norman Spinrad, Bleue comme une orange, Flammarion

 

FIGHT THE FUTURE
Il n’y aura plus de Prism Escape - Merci à toutes et à tous de votre soutien depuis 3 ans - PLus d’infos bientot