SAVAGE PENCIL

Edwin Pouncey a réussi à mêler tout au long de son parcours ses deux passions, la musique et la bande dessinée. Côté musique, Pouncey écrit pour le magazine anglais The Wire et participe activement à d’autres publications musicales telles que The Sound Projector ou la revue Resonance du London Musician Comittee. Il anime également une émission hebdomadaire sur Resonance FM, considérée par beaucoup comme l’une des meilleures radios au monde en matière d’art radiophonique et de musiques expérimentales. Côté dessin, il sévit depuis plus de vingt-cinq ans sous le pseudonyme de Savage Pencil, avec un trait caractéristique qui l’impose comme le dessinateur rock’n’roll underground par excellence. Dans ces deux domaines, le dessin et la musique, Edwin Pouncey / Savage Pencil s’affirme comme une figure londonienne incontournable.

 

Ca te dérange d’être considéré comme un dessinateur rock’n’roll ? Quel est le lien entre la musique et le dessin dans ton travail ?
Ca ne me dérange pas du tout d’être considéré comme un dessinateur rock’n’roll, parce j’ai toujours ressenti que mon travail était d’une certaine manière très lié à la musique. J’ai le sentiment que lorsque je dessine, c’est un peu comme si je faisais de la musique, même si je suis incapable de jouer d’un quelconque instrument. Ces deux activités, la musique et le dessin, sont liées parce que j’écoute de la musique quand je dessine et donc, ce que j’écoute transparaît dans le dessin. Je ne reste pas assis à dessiner, plongé dans le silence. Je dois avoir quelque chose d’autre en même temps. Plus la musique est intéressante, plus je me sens impliqué dans le dessin. Je réussis à capter la vibration musicale et à la retranscrire dans mes dessins.

Te considères-tu comme un musicien ?
J’étais dans un groupe appelé The Art Attacks. C’était à la fin des années 70, mais je ne pense pas que nous étions un groupe punk pour autant. Pour être un musicien, il faut avoir certaines connaissances de base. Il faut savoir comment jouer un accord. Par exemple, pour ce qui est de jouer un accord, je n’ai aucune idée de comment ça fonctionne. Même pire, cela ne m’intéresse même pas d’apprendre à jouer. Mais je suis intéressé par la guitare noise, parce que pour moi, comme je l’ai dit précédemment, faire du bruit avec une guitare, c’est un peu comme faire du dessin, si ce n’est qu’à la place de l’encre et du papier, j’utilise le son, l’air et l’électricité.

Penses-tu que ça aide d’être musicien pour faire un bon journaliste musical ? Que faut-il pour être un bon journaliste musical ?
Je pense que ça peut aider si on ne connaît rien à la façon dont la musique est structurée pour écrire sur la musique. Parce que sinon, ça devient trop académique, comme peut l’être la musicologie. Et qui veut lire ça ? Je suis à la fois fasciné et frustré lorsque je lis un livre sur un sujet qui m’intéresse et que je tombe sur des passages de musique écrite que je ne comprends pas. Pour moi, ce qui fait du bon journalisme musical, c’est avant tout lorsque les recherches sont faites convenablement en amont. Sinon, ça ne vaut rien.

Tu as écrit un article sur Mego dans un des derniers numéros de The Wire. Tu t’intéresses aussi à la musique électronique ?
Oui. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à Mego, je n’en savais pas beaucoup sur eux, pour être honnête. J’avais juste quelques disques. J’aime bien l’attitude et les idées qu’ils essaient de mettre en avant. Il y a chez eux quelque chose de neuf et de vital, à mon sens. Et qui a aussi à voir avec le rock’n’roll, je peux entendre du rock’n’roll entre les blips et glitchs électroniques.

Quelle est ton opinion sur les fanzines et les albums de bande dessinée d’aujourd’hui ?
J’ai le sentiment qu’en ce qui concerne les comics qui m’intéressent, c’est-à-dire les comics underground, aussi bien pour les lire que pour en dessiner, que tout cela est maintenant bel et bien mort. Je ne sais pas quelle est la situation de la bande dessinée en France, mais en Angleterre, il ne se passe rien. Il n’y a pas de comics que j’ai envie de lire actuellement. Il y avait bien quelques types qui faisaient des trucs de chez eux, comme Shock ou Escape, des opérations impliquant une ou deux personnes. C’est totalement indépendant et underground. Parce que les gens du milieu de l’art ne savent pas, ou probablement ils ne veulent même pas savoir, qu’il existe de la bande dessinée et de la musique expérimentales.

Quelles sont tes influences en tant que dessinateur ? J’ai lu récemment ton article sur Rory Hayes...
Rory Hayes est à l’évidence une de mes influences. Mais quand vous parlez d’influence, est-ce que je m’assieds là et reste à regarder le travail de quelqu’un pendant des heures et des heures ? Non, je ne fais pas ça. C’est bien plus subliminal que ça. En fait, je ne dirais pas que je suis influencé par qui que ce soit. Je suppose malgré tout que la personne qui m’a le plus influencé pour ma période "Rock’n’roll Zoo" à la fin des années 70 et au début des années 80, c’est Cal Schenkel. C’est lui qui a conçu les pochettes des Mothers of Invention.

As-tu également été influencé par les films d’horreur et les films gore ?
Oui, sans aucun doute. Mais je n’y pense pas trop. Je vois bien de quoi vous voulez parler. Et il faut dire que j’ai toujours aimé les monstres de toute façon.

J’ai lu que tu te décrivais comme un surréaliste hardcore. Que veux-tu dire par là ?
Eh bien, disons que je suis toujours porté dans mon art sur ce qui est extrême. Donc, je suppose que si je suis un surréaliste harcore, c’est que je suis un surréaliste extrême. Je suis à la recherche et je tente d’évoquer les exemples les plus extrêmes de cette forme d’art. Je suis intéressé par toutes les formes extrêmes de création, spécialement au niveau musical.

Tu peux nous parler de The Battle of the Eyes ?
The Battle of the Eyes était un groupe d’artistes constitué d’Andy Dog, Chris Long et moi-même. Comme un groupe de musique, mais au lieu de jouer avec des instruments, on dessinait ensemble. On travaillait sur un projet et on le sortait, comme on sortirait un disque. Un de nos projets était une collaboration avec Wiseblood, un groupe composé de Roli Mosimann et Jim Thirlwell. On a publié un album de BD qui s’appelait Nyak-Nyak !, inséré dans leur disque Motorslug. C’était un très grand format, trois grands feuillets imprimés en recto-verso avec nos dessins et une histoire écrite par Lydia Lunch.

Quelle est l’histoire derrière la compilation Dead Duck / Antiquack que tu as faite en 1999 et sortie sur EMI ?
Les gens d’EMI m’ont approché et m’ont demandé si je voulais prendre part à une série de compilations intitulée Songbooks. Les autres personnes impliquées dans le projet étaient Robert Crumb, Hunter S. Thompson, Gilbert Shelton, Peter Bagge’s, Ivor Cutler, Ralph Steadman, des auteurs comme Iain Banks, Clive Barker ou Gerry Anderson. J’ai dit : "Bien sûr !" J’avais depuis des années ce projet de faire un disque accompagné d’une bande dessinée avec mon personnage du Dead Duck. Mais cela n’avait pas pu se faire faute d’argent. Et lorsqu’EMI m’a demandé de faire quelque chose pour cette série, je me suis dit : "Bien, maintenant on va le faire". J’avais tous les dessins et j’ai commencé à les revoir parce que la version originale était bien trop pornographique, EMI aurait pété les plombs en voyant ça. Et puis j’ai écrit toutes les histoires, ce qui était assez intéressant. Parce que je ne les ai pas écrites comme des histoires de bande dessinée, mais comme texte en tant que tel. Et puis je leur ai demandé si un de mes amis, Rob Brown, pouvait les lire et les enregistrer dans un studio, et ils ont accepté. C’était phénoménal, ils m’ont laissé faire absolument tout ce que je voulais. EMI a organisé une fête pour la sortie aux studios d’Abbey Road en invitant la presse. Et puis après, plus rien. Il n’y a eu aucune annonce ou quoique ce soit dans la presse musicale, c’était mort. Je crois qu’ils ont juste laissé tomber le tout. Enfin bon, ça a été pour moi la grande chance de pouvoir percer dans le business de la musique, mais qui n’a jamais pu se réaliser.

Qu’en est-il du fossé entre art underground et art institutionnalisé ?
Pour moi, infiltrer EMI ou l’UNESCO (j’ai participé à une exposition sur la bande dessinée à l’UNESCO à Athènes), c’est une forme de victoire, une révolution personnelle en quelque sorte. On a alors la possibilité de donner à un public plus large quelque chose de différent à voir ou à entendre. Je l’ai toujours dit par rapport à EMI, je leur suis très reconnaissant qu’ils m’aient donné la possibilité de mener le projet du Dead Duck Songbook, ça a été quelque chose de fantastique à faire. C’est un de mes projets préférés et j’en suis très fier.

Penses-tu que le terme "underground" signifie encore quelque chose aujourd’hui, ou bien que c’est une notion désuète ?
C’est sans doute une vieille notion que peu de personnes aujourd’hui peuvent encore comprendre. Mais je pense qu’il existe toujours un underground, mais qui n’a peut-être pas la même appellation. Il y a toujours des gens qui produisent des choses intéressantes auxquelles personne ne s’intéresse. Les gens qui sont impliqués là-dedans vont continuer à écouter la musique, voir l’art, lire la bande dessinée, les histoires, le journalisme de l’underground. Si ça devait atteindre le grand public, cela ne serait plus de l’underground. Cela peut bien sûr être très décevant. Certaines personnes mettent beaucoup d’efforts là-dedans pour très peu de récompense en retour. Mais si vous avez une vision que vous voulez développer, développez-la et c’est tout.

Tu as une vision ?
Je pense en avoir une, oui. Mais je ne sais pas comment la définir en ce moment. Je suis en train de réfléchir à mon prochain plan d’attaque. Mais je ne suis vraiment pas sûr que cela passe par la bande dessinée. En ce moment, je fais beaucoup de gravure, et c’est un sacré défi. Mais je ne pense pas pour autant révolutionner les beaux-arts. Parce que, comme pour tout le reste, il y aura des gens qui seront intéressés par ça et d’autres qui passeront complètement à côté. Donc, je suppose que je m’oriente d’une certaine façon vers les beaux-arts, mais d’une manière peu orthodoxe puisque normalement, on a besoin d’un agent ou d’un soutien quelconque. Mais cela ne m’intéresse vraiment pas. Ce qui m’intéresse actuellement, c’est de dégrossir ces visions à partir de bouts de métal.

As-tu eu une expérience des années 1970 similaire à celle de ton ami Stefan Jaworzyn ?
Non, je ne pense pas. Je suppose que pour moi aussi, les années 70 ont été ma grande époque. Elles m’ont façonné, dans un sens. Mais je ne pense pas avoir eu la même expérience que Stefan, je suis d’une nature plus prudente que lui. Je n’étais pas à fond dans les drogues comme lui, j’ai évité ça, vraiment. Sans doute parce que j’en avais peur. Pour dessiner, ma drogue est tout simplement la musique, je ne prends pas de vraies drogues. Je n’ai jamais pris de LSD de ma vie. On me pose souvent cette question, mais en fait, je sais exactement ce qu’est le psychédélisme, l’expérience psychédélique, j’en sais beaucoup là-dessus. Tout simplement parce que je pense être naturellement psychédélique moi-même, je peux vivre des trips, atteindre des états modifiés de conscience sans rien prendre. Ca ressort d’une manière ou d’une autre dans mes dessins.

Tes dessins sont pleins de démons, de symboles satanistes. Crois-tu en la magie, au pouvoir des symboles ?
Oui, je crois beaucoup dans la magie, mais je ne veux pas la pratiquer. Sinon, je passerais mon temps à faire ça. Je ne veux pas trop m’en mêler parce que je sais comme ça peut être dangereux. Mais je m’y suis intéressé, après avoir lu Crowley et aussi quelqu’un comme Austin Osman Spare. Il était un disciple d’Aleister Crowley, mais aussi artiste à part entière. C’est une grande inspiration, particulièrement maintenant que je fais ces gravures. J’ai vraiment besoin d’éclaircir mon esprit et de laisser mon for intérieur prendre le dessus et voir quelles images en ressortent. Parce que ces dessins n’ont pas besoin d’avoir un aspect narratif, ils peuvent être plus libres. C’est très libérateur. Je pense que c’est plus libérateur que dangereux et en ce qui me concerne, ça fonctionne comme ça.

A quoi ressemble ton travail actuel ? Est-ce toujours en noir et blanc ou utilises-tu parfois des couleurs ?
En fait, j’utilise bien des couleurs de temps en temps, mais je n’aime pas tellement cela. Quand j’utilise la couleur, c’est seulement une ou deux à la fois, en gardant ça très dépouillé. Je pense que les couleurs se mettent en travers du dessin, elles ont tendance à l’aplatir. Parfois, le travail que je fais requiert de la couleur donc j’en mets, mais je n’apprécie pas trop. Ne pensez-vous pas que le noir et blanc est tout simplement mieux, plus dur, plus fort ? Ca permet de rester à l’essentiel. De la même manière, il ne vous viendrait pas à l’esprit de colorier une partition de musique ou une page d’un roman. Je crois que j’arrive à dessiner des choses très puissantes parfois. Parfois, elles sortent de nulle part, prennent forme et me surprennent. Quand ça arrive, je me demande : "Mais d’où ça peut bien sortir ?" Et c’est une sensation très agréable.

Diggers - Tous les mardis 17:00-18:30 GMT sur Resonance Fm

 

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