JIM G. THIRLWELL


Diabolus In Musica

Jim Thirlwell est un personnage aux multiples facettes, un artiste protéiforme. Acteur à plusieurs reprises pour Richard Kern dans les années 80, il est aussi graphiste, et le concepteur depuis ses débuts de toutes ses pochettes de disques. Car M. Thirlwell, qui se cache le plus souvent sous le pseudo Fœtus, est avant tout un musicien mutant et insaisissable. Considéré par beaucoup comme l’un des pères de la musique industrielle, il est loin de se cantonner à ce style, faisant appel, à coups de samples dégénérés et ravageurs, à tous les genres musicaux, de la musique symphonique à la techno en passant par le jazz ou le blues. A l’occasion d’un passage à Paris pour une performance laptop-spoken word, il nous fait le plaisir de nous faire part de ses projets, de ses doutes et d’une vision très personnelle de son art.

 

Comment te présenterais-tu aux personnes qui ne te connaissent pas ? Le "Maître du Désastre" ?
C’est difficile de dire ce que je fais en un mot, ou même en une phrase. Le "Maître du Désastre", c’est juste une espèce d’accroche. Mais sinon, je suis compositeur, producteur, manipulateur de sons, DJ... Un musicien, quoi ! Parfois, je suis un musicien, parfois je considère que je ne suis pas assez bon pour me faire appeler musicien. D’autres fois, je pense que je suis trop bon pour cela. En fait, j’ai pas mal de facettes et je porte plusieurs casquettes à la fois. Je suis aussi un entrepreneur. Mais bon, je suis avant tout un artiste.

Comment relies-tu ces différentes activités ?
Ce n’est pas une chose à laquelle je dois réfléchir, je le fais, c’est tout. Je ne me sens pas schizo au point de ne pouvoir faire qu’une seule chose à la fois. Si un jour je monte une étagère, je n’en suis pas menuisier pour autant.

J’ai entendu dire que tu étais un très bon plombier ...
Plombier ? On pourrais dire que je sonde la tuyauterie de nos âmes jusque dans leurs profondeurs...

Tu utilises beaucoup de machines dans ton travail. Comment arrives-tu à garder le contrôle sur elles ?
Si tu te comportes bien avec elles, il y a une chance qu’elles te le rendent bien. Je me contente d’être une interface entre elles et le monde, et Dieu arrête tout lorsqu’il coupe le courant. Tout ça fait partie de l’évolution. Je pense que la société nous pousse vers cette forme d’évolution où nous sommes de plus en plus dépendants de ces choses. J’ai souvent changé de technologie tout au long de ma carrière. Ce que je fais est comme reflété par la technologie en ce sens qu’il s’agit toujours de manipulation sonore, contrairement au fait de s’asseoir à un piano et de jouer un morceau. Il s’agit toujours de prendre le son, de le manipuler, de le distordre, en débutant avec du matériel très primaire, comme du pré-sampling. Et puis en utilisant des systèmes que j’ai créés ou que j’ai pris à d’autres personnes, et toutes sortes d’autres manipulations, des boucles, jusqu’à utiliser des enceintes autrement que pour ce qu’on est censé en faire. Et puis tout a changé lorsque le sampling et les ordinateurs sont devenus accessibles et abordables pour faire de la musique. Ce que je crée est une sorte d’artefact, ce qui consiste à créer des illusions. Tu crées l’illusion de la perfection, ou bien tu crées l’illusion d’une émotion ou d’un orchestre, un environnement artificiel. Je construis des mondes sonores et j’emmène l’auditeur en voyage. C’est la même chose avec le travail graphique. Tu peux avoir une gomme, tu peux voler des choses à droite à gauche, tu peux les transformer, les faire muter.

Et comment réussis-tu à rendre sexy un laptop ?
Je pense que chaque personne part d’un point différent. J’ai personnellement tendance à laisser les erreurs, les imperfections et j’aime bien par ailleurs dégénérer les sons. J’aime aussi avancer rapidement. Ma méthode consiste souvent à utiliser comme une sorte de gros rouleau de peinture sonique plutôt qu’un pinceau très fin. Il m’arrive même parfois d’utiliser mes doigts !

Tu as dit qu’avant, le groupe était pour toi comme une arme dont tu serais la balle. Est-ce que tu penses que maintenant, la machine peut être une arme et que tu restes cette balle ?
En fait, ça dépend du projet. Je me suis éloigné cette année du format de groupe et comme je réévalue constamment ce que je fais, je pense que c’était bien pour cette période précise de ma vie. En même temps, si je devais m’en tenir à ce que je dis pour toute ma vie, ça serait assez barbant. Le spectacle de ce soir avec Chloé Delaume est quelque chose de pensé exclusivement pour ce soir. Je vais passer à autre chose et ce que je vais faire la semaine prochaine aura une intention tout à fait différente. Le mois prochain, je serais Steroid Maximus avec un ensemble de dix-huit musiciens et ce sera juste pour ce jour-là. Et puis deux semaines après, je serai sur la route pour une tournée d’improvisation au laptop. Et chacun de ces projets contente une facette différente en moi. Je ne peux pas dire que ce que je veux faire, c’est de la musique de laptop, ou que tout ce que je veux faire, c’est de la musique pour big band. Tout ça fait partie d’un ensemble plus large. Ensuite, je peux être amené à faire quelque chose où je chante à nouveau et quand je chante, c’est tout à fait différent de ce que je fais actuellement parce que je n’ai pas du tout chanté dernièrement. L’année prochaine, j’y reviendrai sûrement. Une fois la décision prise, la musique devra alors sonner de telle manière qu’on puisse entendre que j’ai fait beaucoup de répét’ et plein de petits arrangements subtils. Une fois que la scène est montée et que tout l’environnement est là, alors seulement je peux devenir une balle. Parce que tout ce sur quoi je me concentre, c’est "le" moment. Je communique alors dans le moment, de manière très instantanée. Tout le reste est plutôt cérébral en comparaison. Même si tu réfléchis et crées sur le moment, cela n’a pas le même caractère d’urgence et d’immédiateté que lorsque tu saisis le micro et ... "Uhhh ! ! !"

Le "Maître du Désastre" ...
Ouais, c’est ça.

Tu as utilisé beaucoup de matériel se rapprochant de l’art totalitaire dans ton travail graphique. Quelle en est la raison ?
La raison de tout ça, c’est que je suis passé par une école d’art où j’ai commencé à expérimenter le processus d’impression dans les peintures à l’huile. Ma peinture était alors principalement fondée sur le principe de l’impression sur toile, dans lequel j’utilisais des couleurs à plat, des lignes dures et des grands blocs de couleur. Tout cela était influencé par le principe d’impression. En somme, je prenais un des beaux-arts pour lui donner l’apparence d’un art reproduit. A cela s’est ajouté un intérêt marqué pour les styles graphiques de la propagande chinoise, la propagande nazie, ou encore le constructivisme russe. En mélangeant ces styles pour effacer toute forme d’affiliation idéologique, j’ai aussi rajouté pas mal d’éléments personnels comme les lettres à la main et toute la typographie. Ensuite, j’ai aussi cherché à insérer des petites blagues aux connotations étranges, comme des allusions à l’imagerie fétichiste et érotique homosexuelle et pas mal d’autres choses de ce genre. Je me suis éloigné de ça quand j’ai commencé à ajouter d’autres éléments dans mon travail, comme par exemple le jaune. Puis mes disques ont commencé à sortir au Japon et lorsque j’ai vu la manière dont mon travail était reformaté pour le marché japonais, avec un bandeau sur le côté, j’ai trouvé que cela rendait bien et j’ai introduit cette iconographie japonaise dans mon travail, ce qui l’a rapproché du pop art. Mais à chaque fois, je voulais montrer une évolution et donc j’ai exploré différents aspects d’un même style et créé un ensemble cohérent et unifié. Encore maintenant, je continue à utiliser les mêmes couleurs comme le rouge, le blanc et le noir, ou le rouge, le blanc, le noir et le gris. C’est supposé donner à mon travail un genre identifiable mais je sais que je peux me détacher de cela. Parfois, j’y reviens tout simplement parce que, si tu regardes mon travail dans son ensemble, tu peux y voir un fil conducteur, celui de quelqu’un qui a une vision.

Il y a une continuité, une ligne tout au long de ton travail ?
Il y a bien une ligne, mais j’aime dépasser cette ligne, la casser. Et puis, je reviens vers cette ligne principalement parce que je construis une oeuvre cohérente, comme par exemple en donnant des noms de quatre lettres et une syllabe à tout mes travaux sous le nom de Fœtus. Ca correspond bien à mon sens de l’humour pervers de voir que j’ai fait autant de choses de cette sorte sur une période aussi étendue. Il faut aller voir en arrière pour se dire qu’il s’agit là d’un type possédant une perception particulière. Au-delà du fait qu’il y a une grande richesse sonore dans ma musique, dans tout ce que j’ai fait et dans certaines choses qui sont restées, je vois autant un travail collectif qu’individuel.

Est-ce que ton art, ta musique, sont un moyen de guérison, une thérapie ?
J’ai un besoin vital de faire ce que je fais. J’ai traversé pas mal d’étapes concernant mon art, au point de ne plus supporter de le faire, jusqu’à celui de ne plus pouvoir physiquement le faire parce que j’étais trop déglingué. Je pense que je me suis bien rattrapé ces dernières années en ramenant mon héritage là où je voulais qu’il soit. Je continue à créer cette espèce de matrice dans laquelle je me sens bien. Je suis passablement cinglé et il existe un certain point de désespérance à partir duquel je ne pourrai pas continuer à créer. Mais je pense que tout cela ne tourne pas seulement autour de l’idée de désespérance, mais aussi autour de celle d’inspiration.

Et que signifient toutes ces petites phrases que tu mets dans tes albums ("Hairy and pink and a sweet little stink", "From the whisker to the whiskey", ...) ? Ce sont juste des private jokes ?
Ce sont le plus souvent des private jokes, en effet, ou bien des petits slogans que j’insère pour faire réfléchir les gens, pour qu’ils se posent des questions. C’est quelque chose qui définit un moment. Je pense que je me définis à travers mon art, à travers chaque disque, à chaque sortie, c’est une facette différente de moi qui transparaît, et c’est pour cela qu’ils me sont si proches. En même temps, c’est quelque chose d’assez dangereux dans la mesure où je ne suis pas vraiment relié aux autres êtres humains, parce que je m’adresse à toi, au reste du monde par des e-mails ou à travers mon site web, plutôt que d’avoir un contact humain normal. Je parle au monde à travers mes disques au lieu d’avoir une conversation normale. C’est peut-être pourquoi j’ai autant de choses à dire maintenant. Je ne chante pas en ce moment, je me contente de jouer et la majeure partie de ce que j’ai fait récemment était instrumental. J’ai la possibilité de dire des choses dans mon travail que je ne pourrais pas dire dans une autre situation. Je peux être plus sincère parfois dans mes paroles que je ne peux l’être dans une discussion normale.

D’une certaine manière, tu es un prototype de la société future. Avec Internet, les gens seront connectés mais physiquement séparés. Quelles sont tes opinions sur Internet et le futur de notre société ?
Je ne peux pas parler pour tout le monde, mais je dirais que l’isolement peut mener à des extrémités assez malsaines. Je n’ai d’ailleurs jamais été le personnage le plus sain, ni le meilleur communicant de toute façon. J’empire et c’est peut-être pour ça que je fais autant de disques instrumentaux. En fait, je peux rester très longtemps sans parler aux gens et maintenant, mon téléphone sonne rarement. Peut-être les choses vont-elles changer mais je pense que c’est le prix à payer pour avoir travaillé aussi durement ces derniers temps.

As-tu un message pour le monde ?
Je ne suis pas le porte-parole d’une génération. Je suis le porte-parole de la dégénérescence. Mais je peux simplement dire deux mots : "Toujours l’amour !"

Manorexia, The Radiolarian Ooze, Ectopic Ents International

 

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