STEFAN JAWORZYN

Stefan Jaworzyn est un survivant. Pur produit des années 70, il est à l’origine ou a activement fait partie de plusieurs aventures singulières de l’underground londonien. D’abord comme éditeur du magazine culte Shock Xpress et co-organisateur du festival Shock around the Clock autour du cinéma gore et fantastique, dont il est un fan éclairé. Ensuite comme musicien, brièvement dans Whitehouse, la référence en matière de "power electronics", sorte de noise électronique ultraviolente, à la fois musicalement et verbalement, un genre initié au début des années 80. Mais surtout avec Skullflower, groupe noise jusqu’au-boutiste à la rythmique hypnotique dans lequel il tient la guitare entre 1986 et 1990, ou avec Ascension et Descension, dans lesquels il joue une musique tout aussi bruitiste, mais libérée des structures, se rapprochant ainsi du courant des musiques libres et improvisées. Il mène également entre 1989 et 1996 son propre label, Shock, avec la complicité de son ami Edwin Pouncey, alias Savage Pencil, et sur lequel il sort des disques aux styles les plus variés, du rock le plus noise au jazz le plus free, à moins que cela ne soit l’inverse.

 

Tu as eu beaucoup d’activités différentes jusqu’à aujourd’hui : tu as été musicien dans Skullflower, Whitehouse, Ascension / Descension, éditeur avec Shock Xpress, tu as aussi créé un label, Shock records, etc. Tout d’abord, nous aimerions savoir s’il y avait une intention commune derrière ces différents projets ?
Les choses se sont plutôt enchaînées les unes aux autres assez naturellement. J’aime écrire et j’aime aussi jouer de la musique. Je n’ai ni écrit ni joué depuis pas mal de temps et je suis en quelque sorte en pré-retraite aujourd’hui. Quand on a démarré le magazine Shock Xpress en 1985, personne d’autre à l’époque ne faisait de fanzine spécialisé dans les films d’horreur en Angleterre. Nous étions tout un groupe de gens allant voir les mêmes films, on se rencontrait tout le temps - je ne me rappelle même plus qui a eu l’idée de monter le magazine. L’idée était d’écrire sur ces films obscurs et étranges que nous allions voir et dont personne ne parlait dans la presse. Il y avait juste quelques bouquins et fanzines américains qui traitaient de ces films mais ils étaient très durs à trouver. Nous avons donc cherché à faire quelque chose de similaire, tout en essayant d’atteindre une audience plus large. Les deux premiers numéros étaient quelque chose d’assez crade, en noir et blanc et puis les choses se sont améliorées progressivement jusqu’à ce qu’on édite un véritable livre. Quand on a commencé Skullflower vers 1986, je ne crois pas que nous ayons eu de but précis en tête. A l’une de nos premières répét’, nous avons fait une reprise des Stooges, c’est tout dire ! Donc je ne pense pas qu’à l’époque, nous sachions ce que nous allions faire. Cela nous a pris du temps avant de savoir exactement sur quel type de musique nous allions nous concentrer. C’est sans doute venu en jouant plus fréquemment ensemble, nous jouions de plus en plus souvent le même genre de musique à chaque fois. Cela a donc évolué de manière organique, de soi-même, sans influence extérieure. Nous n’avons jamais essayé de sonner comme d’autres. C’est Savage Pencil qui m’a suggéré de monter un label. J’organisais depuis quatre ans un festival de cinéma intitulé Shock around the Clock dans le cadre du magazine. Après le dernier festival, il me restait de l’argent. Et j’ai dit : "Je ne sais pas quoi faire de cet argent". Il a répondu : "Pourquoi ne lancerais-tu pas un label ?" L’idée de départ consistait à sortir des éditions limitées de 45 tours dont il dessinerait la pochette. De la même manière, je ne crois pas avoir cherché à monter un label qui allait ressembler à un autre, parce que si l’on regarde les cinq premiers groupes qui étaient sur Shock - il y avait Skullflower, Coil, Current 93, Nurse with wound et les Drunks with Guns -, c’est vraiment un spectre très large de groupes. Je sais que certaines personnes peuvent associer Coil, Current 93 et Nurse with wound, mais Skullflower et Drunks with Guns jouent définitivement un genre de musique différent. Peut-être avons-nous cherché dans tous ces domaines à produire quelque chose que personne d’autre ne faisait à ce moment-là. C’est sans doute là leur principal point commun, même si je me rends difficilement compte dans quelle mesure c’était une démarche consciente ou délibérée. On peut aussi dire que dans tous les cas, ils ont tous plutôt démarré sous des mauvaises auspices même si, de manière amusante, la première sortie sur Shock - un single de Skullflower - a été épuisé immédiatement, ce qui a surpris tout le monde !

Quelle est l’expérience la plus incroyable que tu as vécu dans ta carrière ? Descension [une extension d’Ascension, le duo guitare-batterie étant augmenté d’un saxophone et d’une contrebasse] a joué une fois en première partie de Sonic Youth au Forum à Londres en 1995 et à peu près la moitié du public - il devait y avoir dans les deux mille personnes - voulait nous tuer et nous balançait des gobelets et tout ce qui leur tombait sous la main pendant tout le temps où on jouait. A un moment, Tony Irving, le batteur, a vu une personne juste en face de la scène lancer un gobelet qui a heurté sa batterie, il s’est levé et a sauté dans le public. Et puis il a tapé cette personne avec ses baguettes, mais quand il est revenu sur scène, la personne en question est passée par dessus la barrière et l’a suivi jusque sur la scène. Et il se sont battus sur scène alors que nous, on continuait à jouer ! Il y avait donc tout ce boucan, tous ces gens qui criaient et ces foutus gobelets qui volaient au-dessus de nos têtes, comme une pluie de gobelets qui rebondissaient tout autour de nous en permanence. C’était absolument incroyable ! On s’est demandé après coup ce qui avait bien pu se passer, c’était vraiment étrange... Même si ce n’était pas une expérience particulièrement bonne sur le moment, avec le recul, je pense que c’était définitivement un des sommets de ma carrière musicale. Jouer quelque chose qui a donné envie à tellement de gens de nous tuer. C’était vraiment un truc de malades parce que ce n’était pas de la musique électro-noise ou un rouleau compresseur métallique. Je dirais que c’était juste de la musique improvisée normale avec une guitare, un saxophone, une contrebasse et une batterie ! Mais bon, ce n’était pas du rock, alors... "Ce n’est pas du rock, alors tuez-les !"

Est-ce que tu avais la même approche du son et de ton jeu de guitare avec Skullflower et Ascension / Descension ?
Non, c’était totalement différent. Quand j’ai quitté Skullflower en 1990, j’ai dit que je ne rejouerai plus jamais de guitare. Puis j’ai de nouveau fait partie de Whitehouse en 1990-1991 - j’en avais déjà fait brièvement partie en 1984. Durant cette période où j’étais dans Whitehouse au début des années 90, Tony Irving m’a demandé si je voulais jouer avec Ascension. Au début, il jouait avec un bassiste, ils m’ont demandé si je voulais jouer avec eux en trio. Mais le bassiste, quand il nous a entendu jouer, Tony et moi, a dit qu’il ne voulait plus jouer de musique pour le restant de ses jours. Il a donc quitté le groupe avant même que nous ayons pu devenir un trio ! Tout d’abord, je n’en avais pas vraiment envie parce je ne voulais plus jouer de guitare. Et puis j’ai vu jouer Tony et j’ai pensé que c’était un très bon batteur. En plus de ça, la première fois que j’ai rejoué, je n’avais pas touché ni accordé ma guitare depuis deux ou trois ans et j’en ai joué tel quel, sans l’accorder. Jouer avec Tony était tellement fantastique, je savais que ça serait totalement différent. C’était supposé être de la "musique libre" de toute façon, cela ne devait pas être rock, jamais. De manière évidente, il y a une approche différente. Le son de guitare que je voulais avoir avec Ascension et Descension était assez proche de celui que j’avais essayé d’obtenir dans les dernières sessions avec Skullflower. Je commençais à avoir un son de guitare particulier. Mais ce que j’aimais avec Ascension et Descension, c’est que je pouvais jouer sans effet et essayer d’avoir ce son vraiment clair et propre, perçant d’une certaine manière. Mais j’étais tout à fait conscient du fait que je voulais jouer un style différent de celui de Skullflower.

Comment décrirais-tu la scène anglaise des musiques noise et improvisées de ces vingt dernières années ?
Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu une scène, je pense que c’est un mythe, même si certaines personnes ne seront pas d’accord avec moi. La plupart du temps, les gens se détestaient de toute façon, des petites disputes stupides et ridicules et des engueulades entre gens du milieu. J’en parlais récemment avec l’écrivain Jonathan Seltzer qui, lui, pense qu’il y avait une scène, avec des groupes comme God ou Godflesh. Il pensait même que Skullflower avait fait partie de cette scène mais je ne le pense pas, du moins pas pendant la période où j’en étais membre. Ascension n’a jamais fait partie d’aucune scène - on ne pouvait pas obtenir de dates de toute façon. Il y a bien une scène de musique improvisée qui subsiste, mais c’est très différent de ce que pouvait faire Ascension / Descension. Ils nous détestaient parce que nous jouions trop fort, étions trop bruyants et notre background était dans le "rock", pas dans le "jazz". Nous n’avions donc pas la possibilité de jouer dans la scène des musiques dites libres. J’ai peut-être été un peu mieux accepté pendant une courte période parce que j’avais joué avec Simon H. Fell et Alan Wilkinson pendant une courte période. Mais il n’a pas fallu longtemps à ces gens pour décider que c’était probablement une erreur de m’accepter. Il y a aussi quelques groupes noise avec des scènes locales, mais cette scène est très distincte de la scène des musiques improvisées, ce sont deux choses complètement séparées. Et Ascension n’a jamais fait partie ni de la scène noise, ni de la scène improvisée. Personne ne nous a jamais vraiment aimé dans aucune de ces deux scènes. Même si nous avons quand même été assez populaires auprès d’un certain nombre de types de la scène noise, comme ceux de Leeds. Après le concert chaotique avec Sonic Youth, Descension a joué une dernière fois, c’était à Leeds. Là-bas, j’ai éclaté ma guitare accidentellement et je me suis dit - à nouveau - que je ne jouerai plus jamais. Et j’ai pensé : "Ok, ça y est, ça doit vouloir dire que c’est la fin, j’arrête." En fait, Leeds est le seul endroit où, quand tu vas jouer, des gens se pointent pour venir te voir, ils sont vraiment dedans. Donc, si vous voulez jouer de la musique, putain, il faut aller à Leeds !

Est-ce que la création de Shock Records était un moyen de remplir un vide dans le paysage des labels de musique anglais ?
Non, je n’avais pas de concept précis en tête. Il y avait juste quelques labels américains que j’aimais à l’époque qui sortaient des éditions limitées de singles. J’aimais l’idée de faire des petits pressages comme ça et de pouvoir ainsi sortir tout ce qu’il me plaisait de sortir. A peu près tout ce que j’ai sorti a été épuisé. Le fait que des personnes puissent acheter du Lol Coxhill - un disque de saxophone solo - à côté d’un single des Divine Horsemen ou de Splintered... Encore une fois, c’est difficile de trouver trois groupes, trois artistes aussi différents et pourtant, les gens achetaient de tout. C’est pour ça, je crois, que c’était intéressant. Pendant un moment, c’était vraiment fantastique jusqu’à ce que des problèmes apparaissent, en particulier avec les distributeurs. Les gens qui achètent maintenant dans ma liste [la bien-nommée Scum list] peuvent aussi bien acheter un disque de heavy metal à côté d’un disque de John Fahey ou d’Ornette Coleman. Il y a tout un tas de gens qui achètent une variété très grande de musique et c’est ce que j’espérais pour Shock. Je suis heureux d’avoir pu faire ça avec le label. Pouvoir sortir des choses vraiment très différentes, que les gens soient intéressés et les achètent quand même.

Peux-tu nous parler de ton expérience avec Whitehouse ?
Je suis devenu ami avec William Bennett peu de temps après m’être installé à Londres. J’ai assisté à l’une des toutes premières performances de Whitehouse, la Live Action 4 ou 5. J’avais déjà enregistré chez moi des bandes de boucan noise horrible. J’en ai joué quelques-unes à William et ça a eu l’air de lui plaire. Je me suis retrouvé dans Whitehouse pendant quelques temps en 1984. Et puis cinq ou six ans plus tard, je retombe sur lui dans un magasin de disques à Londres et la première chose qu’il me dit, c’est : "Qu’est-ce que tu dirais de reprendre Whitehouse ?" "Ouais, d’accord !" On a fait deux CD et quelques performances, certaines étaient vraiment bien, d’autres absolument horribles et embarrassantes. Pour l’une d’entre elles, en Allemagne, ils ont dû changer de salle à peu près une demie-heure avant le show, parce qu’un groupe de communistes étaient censés venir nous tuer - ou nous castrer ou nous pendre - sous prétexte que nous étions des violeurs et des nazis, vous voyez le genre. Et les trois-quarts du public semblent avoir préféré rester à la maison, plutôt que de se taper le chemin jusqu’au nouvel endroit ! C’était assez désastreux. Les gens se font une fausse idée de Whitehouse, mais je pense que cela fait partie du concept de toute façon, n’est-ce pas ?

Est-ce que tu es encore intéressé par ce qu’ils font maintenant ?
Non, mais je suis toujours en contact étroit avec Philip Best. William a mon âge, donc il doit avoir dans les 40 ans maintenant. Je pense qu’une part du problème avec Whitehouse aujourd’hui est que tu n’as pas envie que des gens te balancent des verres à la gueule ou essayent de te tuer quand tu as 43 ans, c’est insupportable. A partir de là, qu’est-ce qu’on peut faire de cette musique ? Quel effet veut-on avoir sur le public ? Est-ce qu’on souhaite réellement faire une musique qui fasse que les gens aient envie de te tuer ou de te frapper ? Je ne le pense pas. Je sais que c’est probablement stupide, mais à l’époque, nous pensions faire de la bonne musique, quelque chose de viscéral. En fait, c’était agréable de faire cette musique, les sons que nous produisions, on y a passé beaucoup de temps et nous sommes arrivés à un résultat sonore que nous estimions être bon, de la musique électronique intéressante. C’est, je crois, ce que Whitehouse devrait faire maintenant. Si Whitehouse est bon, dans un bon jour, c’est la puissance du son et la puissance de la voix qui doivent produire un effet. Je pense que maintenant, Whitehouse devrait s’assumer en tant que musique électronique.

Quels sont les meilleurs films d’horreur que tu aies vus ?
Apocalypse Now est mon film préféré. Et je le classe parmi les films d’horreur, merde ! Sinon, mes films d’horreur préférés - je sais, c’est chiant - sont Massacre à la tronçonneuse, Evil Dead et Vidéodrome. Ils ont tous eu un effet énorme sur moi, mais à des moments différents. Vidéodrome est sorti juste au moment où je commençais à penser écrire sur les films d’horreur et je regardais en permanence énormément de films, jusqu’à cinq, sept ou dix films d’affilée, en fumant des tonnes de drogues. Je prenais des tas de drogues, de l’acide, de l’héroïne, du speed, n’importe quoi, tout en passant mon temps à regarder des films. C’était vraiment dingue quand la vidéo a démarré. J’avais quelques potes qui avaient des magnétoscopes et on était à fond dans les drogues et les vidéos, et on regardait absolument tout. Même les films gore les plus pourris, jusqu’aux films de barbares italiens, absolument tout, jusqu’à la dernière merde qui nous tombait sous la main. Vidéodrome est arrivé à ce moment-là, quand j’étais là-dedans, et donc c’était vraiment parfait. Ca semblait justement traiter de tout ça, capter cet état d’esprit, cette espèce de folie que nous étions en train de traverser.

Ca parlait de ta vie en fait...
Eh bien, c’est ce qu’on aime penser, non, quand on voit quelque chose comme ça. "Mais c’est moi ! Je pourrais être Max Renn !" En fait, je pense que je voulais vraiment être Max Renn ! J’avais vraiment des idées dingues à l’époque ! Massacre à la tronçonneuse... Je me rappelle avoir lu quelque chose dessus et j’ai dû attendre deux ans avant qu’il ne sorte en Angleterre. Putain, je n’en croyais pas mes yeux ! J’aime toujours ce film aujourd’hui et je peux encore le regarder sans m’ennuyer après toutes ces années, ça reste un grand film. La trilogie des zombies de George Romero : La nuit des mort-vivants, Zombie et Le jour des morts-vivants. Les trois films sont fantastiques, de vrais films d’horreur pour adultes, sans compromission - pas un truc pour ados décérébrés. Mais sinon, mes films favoris après Apocalypse Now sont Le Bon, la Brute et le Truand et La horde sauvage. Et puis aussi Pink Flamingos et female Trouble de John Waters, je pense qu’il y a aussi de bonnes raisons pour considérer ces deux films comme des films d’horreur !

Et des livres préférés ?
Je dirais que mon livre préféré est Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson. J’ai dû le lire dix ou quinze fois. Je suis désolé de dire que beaucoup de mes processus de pensée viennent des années 70 ! Ca me fait penser que j’ai oublié de mentionner Easy Rider qui doit faire partie de mon top five. Easy Rider a détruit ma vie quand j’avais douze ans, lorsque je l’ai vu au cinéma à l’occasion d’une re-sortie en 1971 ou 1972, et ça m’a donné envie de devenir un affreux marginal. Je ne voyais pas l’intérêt de vouloir jamais s’insérer dans la société. Pour moi, à l’époque, tout dans ce film était réel, c’était comme ça que cela devait être. Tu ne devrais pas avoir à faire ce que quelqu’un te dit de faire. Tu devrais juste pouvoir te lever et te barrer si l’envie te prend de te lever et de te barrer. Et tu devrais pouvoir dire à n’importe qui que tu l’emmerdes. Bien sûr, ils meurent à la fin - j’ai dû oublier ça ! Maintenant, je m’en souviens ! Après avoir passé trente ans à faire ça et à m’être fait botter le cul à chaque fois que je dis à quelqu’un que je l’emmerde. Et enfin, je me rends compte que les hippies finissent toujours mal. Donc il y a une morale à tout ça : ne prenez pas Easy Rider comme modèle, c’est une putain de mauvaise idée !

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Stefan Jaworzyn, The Texas Chainsaw Massacre Companion, Titan Books

 

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