DOSSIER NON-A


Mireille de Moura / Frédéric Lavergne

Mireille de Moura a traduit Science & sanity et a participé à l’élaboration du recueil Une carte n’est pas le territoire, deux ouvrages de l’auteur américain Alfred Korzybski, inventeur de la sémantique générale (SG), d’où découle un système de pensée non-aristotélicien. Seuls quelques extraits des œuvres de Korzybski, écrites durants la première partie du 20ème siècle, sont disponibles en français... Cette pensée virale et révolutionnaire a pourtant influencé William S. Burroughs, Gregory Bateson, A.E. Van Vogt, Gaston Bachelard ou encore Henry Laborit.

Fondateur du cabinet de formation ECCE (Emergence de Conduite et Clés d’Evolution), Frédéric Lavergne propose depuis 20 ans des solutions innovantes, pour l’éducation ou pour l’entreprise, à même de faire réfléchir et réagir selon les formes de pensée non-aristotéliciennes.

 

MIREILLE DE MOURA

Qui était Korzybski ?
C’était un ingénieur polonais venu aux Etats-Unis dès le début de la première guerre mondiale. Choqué par les atrocités de la guerre, il a essayé de comprendre pourquoi les hommes en arrivaient à se faire la guerre. Il s’est aussi questionné sur les difficultés de compréhension que représentaient les découvertes scientifiques de son temps, comme la relativité ou la quantique. Son constat était simple : puisque ces théories sont de conception humaine, nos têtes étant toutes pareilles, tout le monde devrait pouvoir les comprendre. Il passera sa vie à mettre en place des outils de pensée qui seront développés dans ses deux principaux ouvrages, Manhood of Humanity et l’œuvre de sa vie, sortie en 1933 aux Etats-Unis, Science & sanity. À partir de ce moment, il a essayé de diffuser ses idées, par exemple en fondant un institut de SG.

C’est aussi grâce à des chercheurs et des auteurs comme Bateson, Burroughs ou Van Vogt que sa pensée s’est diffusée...
Van Vogt et Boris Vian ont fait beaucoup pour répandre le nom de Korzybski. Vian a traduit Le monde des non-A, le roman de Van Vogt dans lequel sont reprises certaines théories de Korzybski. Van Vogt et Burroughs ont été parmi les premières personnes à avoir suivi ses séminaires et à diffuser cette manière de penser.

Pourquoi n’y a-t-il pas de traduction française de Science & sanity ? Y a-t-il une volonté de ne pas diffuser ce type de mécanique de pensée ?
La traduction est faite, maintenant il faut la publier. Pendant longtemps, on s’est heurté aux instituts américains de SG qui dédaignaient les traductions, mais maintenant, les ouvrages vont tomber dans le domaine public. Il y a également une censure intellectuelle de l’université française qui ne considère pas les auteurs américains. De plus, les linguistes classiques n’avaient pas tout à fait envie d’adopter la doctrine d’un homme qui n’était ni linguiste, ni psychologue, ni philosophe, qui était seulement un type qui travaillait comme un dingue... Il faut aussi ajouter que le noyau dur de cette pensée est basé sur les conceptions mathématiques de son temps, aujourd’hui quasiment toutes caduques. On peut donc dire que ce recueil de textes essentiels (Une carte n’est pas le territoire) complété de quelques ouvrages plus pratiques suffisent. Pour les passionnés, il restera toujours les ouvrages en anglais.

Quels sont les apports encore actuels de la pensée de Korzybski ?
Que le langage conditionne le fonctionnement de la pensée. Des débuts de réponse à ce type de question : à quoi sert le langage et comment s’en sert-on ? Quel est le rapport entre ce que l’on dit et la réalité ? Qu’est-ce qu’il infère ? Qu’est-ce qui fait que, quand on parle, on se comprend ou non ? Il reste donc des choses qui rendent service. Par exemple la phrase "une carte n’est pas le territoire qu’elle représente". La carte est simplifiée, schématisée par rapport au territoire. La carte est importante à condition que l’on sache que c’est une carte et qu’on ne la prenne pas pour le territoire. Le mot "table" n’est pas la chose table, mais une espèce de simplification, d’abstraction. Quantité de précisions manque. On confond les mots et les choses, et chaque fois qu’on les confond, on se trompe. Korzybski recommande par exemple de dater un fait quand on l’évoque, de préciser à quel niveau d’abstraction se situe le mot dont on parle. Autre exemple d’exercice pratique : les tests d’inférence. Quand vous écoutez un discours, non seulement vous entendez les mots qui sont dits mais en plus vous faites des inférences à partir d’informations qui en fait n’étaient ni dans la phrase, ni dans la tête de celui qui l’a dite. Ces tests permettent d’éviter certaines déductions fausses. En fait, la sémantique générale a posé les jalons de ce que l’on appelle la psychologie cognitive. Korzybski a également introduit une autre idée reprise en médecine et en thérapie : on ne peut pas couper les gens en fonctions différentes. On ne peut pas mettre d’un côté l’affect, de l’autre la mémoire, le langage, la motricité. Les gens fonctionnent dans un environnement qui est un tout. C’est l’écologie de l’esprit.

Alfred Korzybski, Une carte n’est pas le territoire, L’Eclat

FREDERIC LAVERGNE

Pouvez-vous nous dire ce qu’éclaire aujourd’hui la pensée non-A issue de la sémantique générale (SG) ?
Elle permet de saisir ce paradoxe de la toute-puissance, mais aussi de la fragilité des mots, de leur dimension à la fois spontanée et incontournable dans l’instant, mais souvent insoupçonnée avec le temps. Elle permet aussi de comprendre comment se sécrètent nos a priori et les inférences simplistes, implacables, liées aux logiques formelles qui conditionnent insensiblement nos attitudes, moulent nos habitudes et pire, nous font nous justifier de ne pas pouvoir faire autrement ! Comme si on finissait par aimer ce qu’on ne peut abolir. La pensée non-A peut dès lors tendre à nous rendre plus humbles et d’une manière cousine, enclins à plus d’humour ; à nous rendre plus vigilants sur nos petits jugements de valeur (jugements de voleur !) trop bon marché pour que notre carte s’a-juste sur le territoire. Pour aller plus loin, disons qu’elle nous invite à plus d’éthique, d’équilibre, et à prendre le temps suffisant pour intégrer (dans le sens : assimiler pour enrichir) des données subtiles, des données-clé avant d’agir. Prendre le temps d’intégrer, en fait, pour devenir plus... intègre.

Le poids des mots en démarche non-A et en SG reste primordial. Est-ce en ce sens qu’il faut évoquer votre travail sur les mots dans votre livre L’écume des mots ?
Ce travail m’a permis de joindre l’utile à l’agréable. L’utile, en créant des mots nouveaux révélant un sens caché ou à découvrir derrière les définitions classiques, presque contradictoires de notre dictionnaire aristotélicien. Je crois qu’il y a plus de 1000 mots nouveaux dans le bouquin. L’agréable pour l’écriture, le témoignage d’un formateur amusé par les attitudes peu banales ou révélatrices d’une époque dite moderne, qui s’arrange tant bien que mal de ses paradoxes tragi-comiques.

Qui compose aujourd’hui le paysage évocateur de la pensée non-A ?
Le problème avec les intellectuels visionnaires qui éclairent la vision monochrome des autoroutes de la pensée, c’est qu’on a tendance à les apprécier un peu trop à titre... posthume. Observons plutôt qu’ils sont pratiquement tous passés par le moule réflexif des logiques dialectiques si chères notamment au marxisme. Cette démarche de la contradiction a eu le mérite de dénoncer la rigidité historique de la pensée aristotélicienne en travaillant ses paradoxes, mais sans pour autant réussir à dépasser cet enfermement et cette opposition binaire qu’elle présuppose. Je pense d’abord à Edgar Morin concoctant sa "méthode" et débouchant sur ses inévitables "dialogiques" ; puis aux travaux de Marc Druel et de Michel Desmarest, fondateurs du groupe La Créatique, qui a fait émerger des logiques ternaires, un travail ensuite poursuivi par le cabinet ECCE. Je pense encore au Chilien Oscar Ichazo et à l’apport de ses précieuses logiques "trialectiques" (elles sont pour lui de trois ordres : mutation, intégration et attraction), sans oublier Henri Atlan et son concept d’ordre à partir du bruit, Lupasco, et quelques autres. Dans le paysage des rencontres faites dans mon métier, je pense aux écrits du formateur Olivier Clouzot, de Luc de Brabandere de Paradigme SA, de Meryem Le Saget. Ou encore, aux Etats-Unis, je pense aux travaux de Marilyn Ferguson, questionnant sans cesse d’autres paradigmes à vivre ; à ceux de Roger Van Oech ou de Thomas Schelling et à sa réflexion rendant compatible la psychologie avec la mathématique, sur la " tyrannie de nos petites décisions ". Sur un plan plus médiatique - et donc plus simplifiable, car lié à la chose politique - la pensée non-A s’est enrichie des questionnements des situationnistes venus annoncer, bien avant mai 68, l’extrême difficulté de vraiment changer de paradigme. La pensée non-A se fortifie par à-coups, grâce aux pertinences parfois pionnières du ni gauche ni droite écologiste, ou à certaines positions du mouvement anti-globalisation, qui propose une prise de conscience transversale et non-violente. Ceci afin de faire évoluer nos mentalités trop imprégnées d’un mode de vie égocentrique, urbain et occidentalisé... Enfin, on ne peut oublier le cheminement d’un scientifique ouvert comme Henri Laborit, qui en venait à proposer quelque salvatrice "éloge de la fuite", mise en scène dans le film d’Alain Resnais Mon oncle d’Amérique.

Frédéric Lavergne, L’écume des mots, Edition des Ecrivains

 

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